Journal- octobre 2005

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4 octobre

La réédition en poche à La Découverte de French Theory me permet de resituer ma réflexion sur la révolution des genders. Une raison importante de la force subversive du renversement des représentations tient au prestige intellectuel de certaines théories assurées d'une légitimité universitaire, qui plus est, américaine. Cela compte dans l'argumentation. Je l'ai observé plus d'une fois dans la presse, notamment dans Libération cet été. Récuser Judith Butler c'est récuser une autorité prestigieuse, une universitaire américaine de grand renom, auteur d'ouvrages "incontournables". L'argument d'autorité -le plus faible selon Saint Thomas- est habillé aux couleurs du prestige et de la réputation.

On s'aperçoit à lire François Cusset (l'auteur de French Theory) que l'éclipse subie par la pensée critique radicale en France dans les années 80 s'explique par la réaction anti-totalitaire dont "les nouveaux philosophes ont été les efficaces promoteurs et par le retour au libéralisme policé (tocquevillien). Il faudra que les auteurs français (Foucault, Deleuze, Derrida...) trouvent leur fortune aux Etats-Unis, soient acclimatés dans les universités américaines pour une consécration inattendue et reviennent éventuellement en France par des chemins inattendus, la cause queer par exemple. François Cusset est lui-même ardent partisan de ce courant qu'il voudrait assez puissant pour faire céder la citadelle de l'universalisme républicain.

Son étude qui n'est pas négligeable, incite à penser que la révolution engendrée par la prise de pouvoir de la théorie des genders ne se sépare pas d'une subversion plus générale, philosophique, qui a l'ambition de faire s'effondrer toute la tradition de l'humanisme occidental.

5 octobre

Mon ami Bernard Marchadier m'avait incité à lire dans le dernier numéro de Commentaire l'article de Giuseppe Sacco sur les obsèques de Jean-Paul II. C'est de fait un bel article, très fort, qui est vraiment digne de l'événement par sa hauteur de vue mais aussi par la précision et la pertinence de ses observations. Tout est à retenir, de ce qu'il dit de la force du géant mais aussi de la Pologne qui a perdu son roi, de la tristesse universelle et surtout celle des gens mal assurés dans la foi, des jeunes etc. J'ai trouvé un passage particulièrement sublime, c'est celui où l'universitaire italien évoque les sanglots des travestis brésiliens dans la foule de la place Saint Pierre et des remarques qu'ils suscitent de la part des pélerins qui vont prier en files interminables devant la dépouille du pape. C'est magnifique, parce qu'il est patent que ces travestis aussi ont perdu leur père et que nul ne trouve à objecter contre leur présence là.

Je me suis permis une petite escapade hors de mes "austerités" habituelles. Pourquoi m'a-t-on envoyé "Une famille au secret" de deux journalistes (Ariane Chemin et Géraldine Catalano) qui rapportent l'histoire de la liaison de François Miterrand et d'Anne Pingeot avec la naissance de Mazarine suivie de la singulière existence de l'enfant présidentiel (entourée des hommes du commandant Prouteau). Il est vrai que je reçois assez régulièrement des envois destinés à mon homonyme le collaborateur de France 2, le demi frère du chanteur Julien Clerc. Cette homonymie à déjà donné lieu dans le passé à de savoureux quiproquos. Ainsi quand mon collègue était à Europe 1 (et moi au Quotidien de Paris) il est arrivé qu'il reçoive -m'a-t-on raconté- les félicitations d'un évêque qui le prenait pour moi.

Je n'ai guère le goût pour la littérature people, mais tout ce qui concerne Mitterand m'intéresse. Ce récit de l'existence d'une famille secrète est peut-être romanesque mais il m'a surtout intrigué à cause du parallèle entre l'épouse légitime et "l'autre". La première de culture familiale "de gauche", "laïque", la seconde "de droite", catholique pratiquante. Miterrand était au fond perméable aux qualités de la France dont il venait, sans compter que la sensibilité artistique d'Anne devait consoner avec la sienne propre. La seule fois où je l'ai rencontré, il m'a fait l'éloge de la France laïque et de ses militants "aux aspirations très nobles". A mon objection sur le fait qu'il connaissait "les deux France" et qu'il était donc sensible à celle de ses origines, le président me signifia son accord. Danièle et Anne comme représentantes des deux France, le paradoxe est assez joli. J'ajouterais toutefois que Danièle, volontiers anti-cléricale, n'est nullement indifférente à l'interrogation religieuse, ainsi que l'attestent ses conversations passionnées avec tel religieux de mes amis.

Je suis revenu de Paris -où j'ai repris mes cours de formation à un groupe d'étudiants en journalisme- chargé des deux forts volumes du journal d'Hannah Arendt (ainsi que d'un beau livre de Max Milner) qui m'attendaient aux éditions du Seuil. L'actualité Arendt n'est évidemment pas pour me déplaire. J'ai aussi l'intention d'avaler la biographie écrite par Laure Adler (malgré la démolition de Patrice Bollon au Figaro et à Marianne). Le magazine littéraire de septembre à fait un bon dossier sur la philosophe avec notamment un entretien d'Alain Finkielkraut (dont j'ai lu le dernier livre, très important -Nous autres, modernes (Ellipse)-)

La seule objection que j'exprime avec ce cours de polytechnique tient à l'utilisation de Jean Pic de la Mirandole dont Alain Finkielkraut fait le modèle intellectuel de l'émancipation moderne. Ma seule science sur le grand humaniste de la Renaissance me vient de l'ouvrage du père de Lubac dont j'ai déjà parlé dans ce journal -mais en 2004, me semble-t-il. Pic demeure fidèle à sa foi et à l'anthropologie biblique.

8 octobre

Ce matin, messe d'adieu pour mon maître Monsieur Etienne Chaumier de la Compagnie de Saint Sulpice. Je dois énormément à ce prêtre qui fut mon professeur et m'a notamment initié à la pensée de Saint Thomas d'Aquin. Philosophe et théologien, ses cours avaient le mérite de la précision, de l'élégance et de la profondeur. C'est grâce à lui que je fus prévenu très tôt de l'importance de la thèse du père de Lubac sur le surnaturel et de l'étonnant éclairage anthropologique qu'elle ouvrait, en tension d'ailleurs féconde avec les oppositions qu'elle suscitait. Je l'avais perdu de vue jusqu'à ce qu'il vienne un jour à une de mes conférences qui se tenait au palais abbatial de Saint Germain des Prés. Par deux fois au moins je l'avais reçu dans mon pavillon de banlieue. Encore il y a quelques mois, il était venu m'attendre à la sortie d'un cours près de Port Royal. Il voulait m'interroger à propos de mon essai "L'Amour en Morceaux ?" Pourquoi n'avais-je pas parlé de "Belle du Seigneur" d'Albert Cohen ? C'était judicieux, d'autant que ce roman n'avait pas été absent de la réflexion qui avait précédé la composition du livre. J'avais décidé de n'en pas parler afin de ne pas trop compliquer ma "théorisation" de l'amour. Mais l'idée était pertinente. Ses encouragements depuis 1996 où je l'avais retrouvé, m'étaient précieux et j'avais le sentiment d'un accord profond qu'expliquait en grande partie la formation qu'il m'avait donnée.

La cérémonie à Saint Sulpice était simple et belle, présidée par Monseigneur d'Ornellas. C'est un peu la vie d'un serviteur de l'Eglise qui se déroulait dans ma tête. J'avais aussi le sentiment d'être le seul représentant d'une période qu'il avait vécue il y a quarante ans. J'aurais peut-être aimé revoir en un telle occasion l'un ou l'autre compagnon de ce passé. Mais au total, c'est encore la réflexion d'un de mes amis prêtre que je retiendrai. Avec Etienne Chaumier c'était ce qu'il y avait de meilleur pour nous dans l'Eglise qui nous avait été transmis durant une période où la transmission ne s'était pas faite facilement.

Ici ou là, les commentaires sur le phénomène Houellebecq, parfois extrêmement durs, ne parviennent pas à me troubler. Y compris lorsqu'ils sont d'ordre purement littéraires. Le romancier est-il un écrivain de classe ? Je serais bien en peine de me prononcer, même si j'ai la conviction qu'il n'est nullement négligeable. Un émule de Céline, comme semble le penser François Nourissier ? L'intérêt que lui porte Sollers est-il plus que stratégique ? J'entends tous les reproches -c'est mon ami Michel Crépu qui, dans ce domaine, a donné la première estocade- mais il n'entame pas mon intérêt pour un phénomène qui, pour moi, est d'abord un pur reflet social et plus encore l'effet d'un regard acéré sur notre société.

Que dire aussi du cas Maurice G. Dantec ? Je serais beaucoup plus circonspect, car je l'ai très peu lu, ayant tout juste parcouru son journal. Certes des propos de lui -tels ceux tenus à Politique Magazine me troublent quelque peu. On ne se réclame pas impunément de Bernanos et de Bloy. Encore faut-il que ce soit avec quelque discernement. Des échos sur une éventuelle exagération, un prophétisme un peu limite, susciteraient le soupçon ou la méfiance. Mais comment se prononcer sans véritable examen du dossier ? Ce que dit Maurice G. Dantec du débat Averroes-Thomas d'Aquin ne m'est nullement indifférent et la critique qu'il en tire à propos d'un monde qui serait "monopsychique", "nous pense, nous code, nous matricule" a quelque chose de pertinent.

10 octobre

Ce n'est pas la première fois que je vais consulter Saint Thomas d'Aquin à propos de la Providence, dans la Somme théologique et dans la Somme contre les Gentils. Les grandes catastrophes, telles celles qui endeuillent le Pakistan provoquent toujours la même interrogation, celle qui, au XVIIIe siècle engageait Leibniz, Voltaire, Rousseau dans un débat sur le mal dans la création. Saint Thomas est extrêmement sage et prudent dans sa réflexion. Nulle trace chez lui de providentialisme, il reconnaît le hasard et la nécessité dans le jeu des déterminismes.

Il est vrai que le providentialisme est par ailleurs totalement évangélique et que rien de la vie d'une personne n'est indifférent à Dieu. Mais "c'est d'un autre ordre".

Par hasard, dans la bio de Teilhard par Jacques Arnould j'ai trouvé le passage où est rapportée l'expédition du Jésuite au Cachemire en 1935, il y a donc exactement 70 ans. C'est une évocation heureuse d'une région magnifique que le scientifique situe dans le temps de l'évolution humaine. Cette région est aujourd'hui dévastée par un terrible tremblement de terre. Quel contraste entre l'optimisme teilhardien et la déréliction de ce pauvre Cachemire ! Et pourtant la vie va reprendre ses droits et "la montée vers l'en avant" resurgira des ruines... sans que jamais l'excès de douleur puisse être passé au régime des pertes et profits.

J'ai commencé à rentrer dans les deux tomes du Journal d'Hannah Arendt. Cela ne concerne que sa pensée pure. Pas de confidences, pas de souvenirs. Un champ de travail, une carrière où s'élabore une œuvre. J'ai tenté de l'utiliser comme la Somme de Saint Thomas en me référent à l'index. Ce n'est pas sans intérêt, mais Saint Thomas est plus explicite et élaboré.

11 octobre

Un second "contre Onfray", Publié aux Presses de la Renaissance par un jeune écrivain Matthieu Baumier, ne doublonne pas avec le premier d'Irène Fernandez. La démarche est différente ainsi que la thématique. Un peu étrange de s'intéresser à la réfutation d'un livre qu'on n'a pas lu. Et de remettre ça ! Je serais poussé à ouvrir ce sacré bouquin si je n'avais déjà lu d'autres productions d'Onfray et si je n'avais l'impression de connaître ses hantises et ses procédés. Il est vrai qu'un traité vendu à 150.000 exemplaires devient un phénomène social et culturel... Mais comme d'autres s'en occupent, et très bien...

16 octobre

Dans Le Point, entretien avec Hans Küng à la suite de sa rencontre avec le pape. Quelques inexactitudes se sont glissées dans la présentation, et même des erreurs flagrantes qui dénaturent la biographie de Joseph Ratzinger. Il n'est pas vrai que c'est à cause de la contestation soixante-huitarde que ce dernier aurait quitté l'université pour se réfugier à la curie romaine. Cette façon d'arranger les choses me révulse sérieusement, car, contraire à la vérité simple des faits, elle accrédite des légendes en magnifiant un Küng qui "discute et sourit" et en inventant un Ratzinger crispé et fuyant, si je comprends bien une jeunesse avec laquelle il est incapable d'échanger. Il se trouve que nous avons un témoignage précis du futur pape sur cet épisode et qu'il est absolument contraire à cette version. Avec les étudiants, en 1968, il n'y eut jamais de difficultés et les cours purent se tenir en toute sérénité. c'est avec les cadres intermédiaires qu'il y eut des problèmes.

Qu'est-ce que cette histoire d'un Küng recevant lui aussi des propositions pour venir au Vatican ? Première nouvelle. Par ailleurs, est-il vraiment l'auteur des propos qu'on lui attribue dans ce même chapô et qui sont pour le moins singulières dans la bouche d'un théologien de métier ? Comment l'Eglise, qui s'est si souvent trompé depuis 2000 ans, peut-elle continuer d'affirmer que le pape est infaillible ? C'est vraiment n'importe quoi. Le texte de Vatican I sur le sujet ne dit rien qui ressemble seulement à pareille prétention.

Que dire de l'entretien lui-même ? Il n'apprend pas grand chose d'intéressant, sauf sur la rencontre avec Benoît XVI, très caractéristique de la manière, de la courtoisie et même de la maïeutique socratique du pape. Celui-ci ne cherche pas à reprendre Küng sur les désaccords qui le sépare de lui. Il s'informe avec sympathie de tout ce qui peut l'intéresser dans ses travaux, ses activités, ses rencontres. Ainsi se montre-t-il tel que fut toujours Joseph Ratzinger, soucieux de s'informer et de comprendre son interlocuteur, même quand il est intellectuellement loin de lui. Quant aux griefs de Küng contre Jean-Paul II et l'institution, ils ne se sont guère renouvellés. Ils relèvent d'une problématique vieille d'un demi siècle et qui se croit toujours avant-gardiste, alors qu'elle est terriblement déphasée par rapport à la réalité même de l'Eglise. Il est curieux que ceux qui ne cessent de plaider pour l'adaptation de l'Eglise catholique à son temps n'ont pas pris conscience que leur modèle rêvé existe déjà dans les Eglises anciennes de la Réforme et que sa prétendue modernité n'accroche nullement ceux qu'elle devrait persuader de la pertinence d'un christianisme recyclé.

18 octobre

Hannah Arendt depuis quelques jours me hante. Son journal, l'essai biographique de Laure Adler qui me touche, en dépit des réserves et des sévérités dont il a été l'objet de la part de critiques que j'estime. J'apprends beaucoup de l'itinéraire personnel, des épreuves, des relations de l'auteur des origines du totalitarisme. Il y a un côté proximité amicale et même affectueuse de Laure Adler pour la philosophe qui donne à l'essai une tonalité particulière. L'utilisation systématique des correspondances y est pour beaucoup, mais aussi l'enquête auprès des proches qui ont côtoyé Hannah et pouvaient communiquer leur intuition de la personne et leur souvenir vivant.

Quel personnage ! Il m'est arrivé autrefois après lecture d'un essai où elle était associée à Edith Stein et à Simone Weil de la qualifier d'Antigone juive. C'est vraiment cela ! Le récit minutieux par Laure Adler de la lutte terrible de l'exilée qui essaie de sortir de la nasse infernale des nazis, après qu'Hitler eut occupé la France est vraiment pathétique. Le destin de Walter Benjamin, intime d'Hannah, est significatif du drame vécu alors. Mais l'admirable est que la brûlure de la souffrance, loin de la crisper dans des attitudes victimaires, l'a rendue plus libre encore, aiguisant ses facultés de jugement.

24 octobre

Regardé ce soir le documentaire de France 3 sur le général de Gaulle vu par son fils, l'amiral, surtout. Très intéressant. Cet homme pudique et secret cachait une sensibilité frémissante. Ce qui m'a bouleversé dans ce portrait, c'est l'amour du général pour sa fille Anne, trisomique. Il y aurait beaucoup à dire à ce propos, quand on songe à l'attitude contemporaine sur le handicap et les trisomiques. Mon seul désaccord concernerait peut-être le départ de 1969. Le désaveu du référendum signifiait-il vraiment un "discord", un éloignement de de Gaulle par rapport à la réalité sociale issue de la crise des années soixante ? Sans doute pour une part. Mais quant à la vision politique ? Depuis le départ de de Gaulle, jamais l'Etat n'a été tenu comme il l'a tenu avec une vision de l'histoire et un projet défiant les prétendues fatalités.

Samedi et dimanche, j'étais à Combourg, comme les années précédentes pour la remise du prix littéraire portant le nom du célèbre château de l'enchanteur. J'y vais très volontiers, non seulement comme membre du jury mais aussi comme un pèlerin fasciné par la surdétermination imaginaire que confère à un lieu la présence singulière qui l'habite. Il faut des poètes pour transfigurer les paysages et les demeures. Combourg en soi est déjà un domaine de rêve. Mais avec Chateaubriand il a accédé à une autre existence dont nous ne pouvons l'abstraire dès lors que la littérature est une part de nous même. Je fais cette restriction par ce que je suis déçu lorsque j'en parle à mes enfants qui n'ont même pas en tête les fameuses soirées de Combourg des Mémoires d'Outre Tombe.

25 octobre

Le lauréat de Combourg, cette année, était l'historien Jean-Christian Petitfils, auteur d'une œuvre importante mais dont le dernier ouvrage sur Louis XVI (chez Perrin) a conquis notre jury. Il faudra que je reprenne cette étude très convaincante sur le roi de la Révolution. Il y a quelques mois, j'avais apprécié l'ampleur de la documentation mais surtout la pertinence d'un jugement qui prend en compte toutes les coordonnées de la période. Non content d'avoir intégré toute l'historiographie disponible, Jean-Christian Petitfils la prolonge et la dépasse en montrant la nature de la crise de régime. Comment le roi avait-eu l'intelligence de la comprendre et de la surmonter, mais comment il fut paralysé dans sa faculté de décider au moment où il ne fallait plus transiger. Ce n'était pas impossibilité de caractère, puisque dans des situations préalables il avait su réagir sans crainte d'employer la force. Employer la force, une violence limitée afin que la violence déchaînée ne prenne le dessus... Mais louis XVI n'est pas ce pleutre inintelligent de nos manuels d'antan : De tous les Bourbons, Louis XVI était peut-être le seul capable de couronner la Révolution, mais la Révolution n'a pas voulu de lui...

Evoquer la figure du roi décapité, à Combourg, n'avait rien d'incongru. Bien au contraire. Chateaubriand est un des meilleurs témoins des convulsions du temps et de la difficulté à poursuivre l''aventure capétienne dans la Révolution. Marc Fumaroli ajoutait son éloquence à l'élocution précise de l'historien. Le Varennes de Mona Ozouf qui vient de paraître chez Gallimard et dont j'avais commencé la lecture la nuit précédente confirmait encore la pertinence de l'interrogation sur ce tournant exceptionnel de notre histoire. Et il me venait à l'esprit que notre temps recelait peut-être un défi non sans analogie avec le moment révolutionnaire. Jacques Julliard en m'envoyant son dernier essai sur le malheur français (Flammarion) ne m'en dissuaderait sûrement pas. Mais comment poser le problème dans les termes qui conviennent exactement ? Je ne m'y essayerais pas sans réflexion suffisante.

Hier à KTO Richard Boutry me fait dialoguer avec Monseigneur Le Gall, évêque de Mende, sur le dernier synode romain. Mon interlocuteur arrive directement de Rome, plein de son expérience et d'autant plus conscient de la nature de l'institution qu'il fut rapporteur de son cercle linguistique et participa à l'élaboration de la synthèse. Il me semble que nous étions vraiment sur la même longueur d'ondes, y compris lorsque nous avons répondu aux questions classiques sur l'ordination des hommes mariés et la situation des divorcés par rapport à la communion eucharistique.

Sur ce dernier point, j'ai risqué une comparaison peut-être aventureuse mais que Mgr le Gall n'a pas démentie. Le président François Miterrand, ai-je rappelé, a parlé un jour de "la force injuste de la loi", qui de fait peut atteindre cruellement des personnes qui n'ont pas mérité la dureté de son atteinte. Et pourtant, la loi dans sa généralité ne saurait être dénier, même lorsqu'elle malmène l'équité qui relève de l'attention aux individus. Je veux dire par là que des personnes durement marquées par la vie et dont le couple s'est défait en dépit d'elles-même peuvent s'estimer injustement traitées. L'injustice de la privation de sacrement peut les révolter subjectivement mais non sans quelque objectivité. Pourtant, l'exigence rigoureuse de fidélité au sacrement de mariage ne saurait être contestée sous peine de briser l'ordre sacramentel. Dieu, évidemment, est supérieur à un tel ordre qu'il a lui-même fondé.

28 octobre

Que dire du "scandale" du dernier livre de l'abbé Pierre ? Il faudrait l'avoir lu en entier pour en parler avec équité. Mais l'usage qui en est fait ne saurait surprendre et il faut être naïf pour n'avoir pas compris que seuls les chapitres dits polémiques retiendraient l'attention des médias. Sur le fond, je trouve l'affaire désolante et ne puis qu'être affligé par le conformisme des propos de l'abbé qui ne fait que suivre la pente du temps. Là dessus, ma conviction est faite : si elle venait à se désavouer sur sa discipline et sa doctrine l'Eglise s'enfoncerait dans un déclin irrémédiable, avec une désintégration probable à l'échelle d'une génération.

On m'opposera le malheureux décalage entre les mœurs de notre société et les positions de l'Eglise. C'est vraiment le dernier argument qui pourrait me troubler. Comme si c'était nouveau ! Il y avait un abîme entre les mœurs de l'empire romain et l'idéal évangélique. Ce n'est pas en édulcorant le message que les premières générations chrétiennes ont converti les hommes et les femmes de leur temps.

29 octobre

Je me suis refusé à acheter le numéro de l'Express de cette semaine, tout simplement à cause de sa "une" que j'ai trouvé simplement abjecte. Il y a une voyoucratie médiatique toute puissante, très satisfaite d'elle-même, qui veut imposer ses diktats. Que l'Eglise entre dans le train du monde. Les confessions de l'homme d'Emmaüs sont une telle aubaine quand elles rentrent si bien dans les cadres de la pop-sociologie dont l'Express a toujours fait la promotion, au nom de la branchitude. Pourquoi se mettre en colère, alors que c'est tout simplement bête à pleurer.

Et, en plus, l'entretien avec Fogiel !

30 octobre

Répliquer ou pas à l'abbé Pierre ? Que je le veuille ou non, il y a débat public. Toute la presse écrite, (et aussi la télévision) a foncé dans la brèche ouverte. En dépit de ma répugnance à entrer dans cette polémique, en faisant la leçon au vieil homme, je me dis qu'il y aurait désertion à ne pas répliquer à l'offensive qui vise l'Eglise au cœur. La nuit porte conseil... Mais il faudra y aller.

Tony Anatrella, toujours aussi courageux et pertinent dans Le règne de Narcisse où il précise "les enjeux du déni de la différence sexuelle" (Presses de la Renaissance). J'ai exploré comme lui, ces derniers mois, le même champ culturel et idéologique. J'aime confronter mon analyse à la sienne, et notamment au parti qu'il tire de son savoir psychanalytique. Dans le milieu psy la bataille fait rage aussi et certaines réinterprétations sont plus militantes qu'analytiques.

A réfléchir à certains propos qu'il cite ainsi qu'à la logique de la militance en faveur d'une révolution de la notion et de la réalité du mariage, il m'arrive d'avoir réellement peur, car nous n'avons pas affaire avec d'inoffensifs idéalistes. Il s'agit de concepteurs d'un système complètement bouclé qui se veut supérieur à la réalité humaine et historique qui la précédait et à laquelle il s'agit de mettre fin. Citation de Marcella Iacub : L'avantage de ce système est que les corps ne feraient pas la loi et les injustices nées du hasard de la nature disparaîtraient, permettant enfin d'imaginer un droit de la famille plus "civilisé" et plus rationnel. Ce rationnel à de quoi terrifier. N'est-ce pas l'état universel et homogène qui se profile et qui anéantira tous ses opposants, définis comme des ennemis de l'humanité nouvelle. Un nouveau stalinisme ? L'hypothèse n'est pas insensée.

31 octobre

Non, monsieur l'abbé ! C'est écrit, médité assez sérieusement. Et en plus "ça sort du sommeil" comme disait Smadja à Clavel. Le Henri Smadja de Combat où Clavel écrivait de temps à autres un court papier bien senti et bien ajusté. C'est un peu présomptueux de se réclamer du grand Maurice mais chacun a besoin de ses références. Toujours est-il que cet article là me coûtait un peu, qu'il ne fallait pas me tromper sur le ton. La sévérité indéniable du fond ne se paie pas, j'ose le croire, d'une posture de procureur ou de juge.

S'attaquer à une "autorité morale" qui est en même temps une icône médiatique constitue, par ailleurs, un exercice particulier. J'ai essayé de m'en tirer, en étant simplement loyal avec moi-même. Je ne me suis pas du tout senti obligé d'assortir mes reproches de compliments pour l'action passée de l'abbé Pierre. Si j'ai rappelé mon admiration d'enfance, ce n'était pas par feinte, c'était par fidélité à mes souvenirs de gosse qui n'oubliera jamais le terrible hiver 54 et l'appel jeté par ce prêtre à la radio. Il n'y a pas de raison pour que je renie ce que j'ai admiré.