Journal - Mars 2006

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3 mars

Le Nouvel Obs célèbre le trentenaire de l'opération "Nouveaux philosophes" avec une photo de départ qui me rappelle des souvenirs. J'y étais à cette manif du 15 mai 1978 qui nous a conduits face à la nouvelle ambassade d'U.R.S.S. dans le seizième ! Toute une époque... Jean-Paul II n'était pas encore pape, mais ça bougeait à l'Est et le combat des "dissidents" nous touchait beaucoup. Je ne regrette rien de mon appui donné à l'époque à l'entreprise B.H.L.-Glucksmann, d'autant qu'elle était appuyée par Clavel qui imaginait de très amples développements à l'aventure. Le décrochage du marxisme et du mythe révolutionnaire s'est opéré alors pour toute une génération. Comment le regretter ?

Lirai-je le B.H.L. sur les Etats-Unis ? Je n'ai manqué aucun des rendez-vous qu'il a donné avec ses livres depuis "La barbarie". Le sujet est essentiel. Mais est-il traité avec la force et l'ampleur qui conviendraient ?

J'interromps les considérations que je voulais développer, car je viens d'apprendre par Philippe Delaroche la mort de Philippe Muray. Le coup est très dur. Je ne le connaissais pas personnellement. J'ai souvent rêvé de le rencontrer ! Il y a plus de vingt ans, son Dix-neuvième siècle à travers les âges m'avait passionné. J'avais été touché quand Sollers m'avait confié que Muray voulait intervenir sur mon livre La bataille de l'école. Plus tard, toute ces études sur la thématique d'après l'histoire ne m'avaient pas seulement convaincu, elles m'avaient ouvert à une dimension essentielle de la maladie moderne. Nous étions un certain nombre à considérer qu'il nous offrait ainsi une clé d'analyse incomparable. René Girard, le premier. Homo Festivus demeurera comme catégorie anthropologique première de la "post-modernité".

Il y avait chez lui une rare indépendance d'esprit, un mépris des modes, mais surtout un souci métaphysique de veilleur. Attentif à ce que l'homme ne défaille pas, ne s'évanouisse pas dans l'insignifiance. Mais pour être égal à un tel souci il fallait plus que du talent et plus que du courage. Un génie à la manière de Molière qui permet de débusquer le ridicule et l'insupportable dans le spectacle quotidien, qu'il se veuille raffiné, sophistiqué ou pas. Il y avait aussi chez lui cette instinct qui n'abdique devant rien, n'admet nulle bassesse et reste intransigeant pour la sauvegarde de ce qui fait le prix de l'existence.

Malgré ma tristesse, je suis les réponses de B.H.L. à Guillaume Durand sur mon écran de T.V. Je ne puis m'empêcher de placer Philippe Muray en vis-à-vis. Ce qu'il aurait pensé et dit, lui, en quoi il n'aurait pas été d'accord. Je n'oublie pas que Bernard a plus d'une fois marqué son estime à Muray. Mais sur le fond, ce soir, ils auraient été très loin l'un de l'autre. A moins qu'une fois de plus B.H.L. soit plus contradictoire qu'on le croit, et que son éloge très ambigu de l'Amérique progressiste soit modulable en beaucoup de nuances. Qu'en est-il exactement de ses conversations avec les néo-conservateurs ?

5 mars

La presse salue Philippe Muray. A signaler la différence de ton entre Libération où l'admiration de Philippe Lançon n'est pas feinte et Le Monde où l'hostilité ne l'est pas plus. Il est quand même assez singulier de lire à propos de Muray le mot de nihilisme, même si c'est pour le relativiser : "Cependant, c'est moins le nihilisme qui anime le pamphlétaire que le désir de stigmatiser, par le rire, la dérision et l'outrance de la caricature les travers de notre temps." C'est même incroyable ! Patrick Kechichian ne semble pas songer un instant que c'est précisément le nihilisme que dénonce l'auteur des Exorcismes spirituels. Il est vrai qu'il y a quelque amertume de la part d'un journaliste du Monde à l'égard d'un écrivain qui n'a pas épargné son journal. Ce n'est pas une raison pour dénaturer son intention, en se montrant insensible à l'épaisseur culturelle qui le soutient et surtout à la conviction qui l'anime d'abord. Opposer "l'humanisme" à Muray défie le sens commun.

8 mars

Obsèques de Philippe Muray à Notre Dame des Champs. Belle assistance venue parce qu'elle aimait l'écrivain, avait un rapport direct avec sa pensée et son œuvre. La cérémonie consiste en une "bénédiction" célébrée par un prêtre africain. Je ne sais si la paroisse avait été mise au courant de la personnalité du défunt, de son importance et même de sa relation singulière à l'Eglise. Alain Besançon, dans son très juste hommage à la fin, saura le rappeler sobrement mais nettement. J'ai presque envie de dire qu'il y avait là presque tous ceux que je souhaitais pour saluer Philippe Muray et même au delà. Avec certains que je ne soupçonnais pas, mais qui, bien sûr, font partie de la "famille". J'ai été heureux qu'un des trois orateurs chargés de rappeler qui était notre écrivain l'ait associé à Bloy, Péguy et Bernanos.

9 mars

En lisant le papier d'Aude Lancelin au Nouvel Observateur, je comprends tout à fait son chagrin d'hier. Et les 15 lignes de Delfeil de Ton valent tous les feuillets du monde : "Le seul vivant à porte-plume auquel j'aurais apporté de l'encre à genoux."

Mais le mieux, c'est de le lire, lui ! Je trouve mon bonheur dans Modernes contre modernes aux Belles Lettres. J'en connaissais certains morceaux, j'en découvre d'autres qui sont de pures merveilles. On aurait pu lire à l'église, hier, une page étonnante sur son christianisme. Je ne peux la citer ici. D'ailleurs, c'est plus qu'une page, une profession de foi d'ampleur symphonique. J'en retiens tout de même ce cri d'amour envers l'Eglise qui constitue pour moi non seulement un modèle d'orthodoxie mais plus encore une démonstration théologique digne des plus grands des théologiens : S'il n'y avait pas l'Eglise visible, écho de Dieu fait homme dans son fils, pour répandre en tous temps et en tous lieux l'œuvre divine du salut par les sacrements et la vérité divine par son enseignement doctrinal, il n'y aurait pas tout simplement d'intérieur et d'extérieur, de sujet et d'objet, d'individuel et de collectif, de passé et de présent, d'intime et de public, d'homme et de femme, d'autre et de même. Il n'y aurait que de l'indifférenciation, en faveur de laquelle les sociétés modernes conspirent de mille manières, parce qu'elles veulent, contre Dieu, la mort qui vit une vie humaine. Que dire après cela, sinon Deo gratias !

10 mars

J'en étais sûr. B.H.L saluerait aussi la mémoire de Philippe Muray qu'il aimait bien et admirait, sans nul doute. Sollers aussi, évidemment. L'un et l'autres n'étaient pas là mercredi. Au cimetière de Montparnasse, un pan de souvenir m'est brusquement revenu grâce à un confrère (Philippe Cohen) dont la mémoire, sur ce sujet et bien d'autres, est sans défaut. Il y a vingt ans, Sollers était proche de Muray. Comment se définirait-il aujourd'hui par rapport à lui ? Cela fait partie de ses ambiguïtés natives. C'est vrai que Muray n'était pas tendre envers l'auteur de L'Etoile des amants, lorsqu'interrogé pour la rentrée littéraire 2002 par Etienne de Montety, il parlait d'Etoile des assommants en envoyant une volée de bois vert aux "bureaucrates de la rebellitude"... Avec Muray, on ne pouvait pas jouer et sûrement pas se réfugier dans l'ambiguïté... Conçoit-on Léon Bloy transiger avec l'esprit du temps et les professionnels de la rébellion ?

En attendant, de B.H.L. je lis American Vertigo, ce reportage à travers les Etats-Unis commandé par un journal américain sur le modèle du voyage de Tocqueville. J'attends d'être au bout, pour formuler un jugement. Car c'est le jugement global de B.H.L. qui me permettra de prendre la mesure de sa réflexion. Pour le moment, j'en suis a enregistrer ses images, ses impressions. Ça se lit très bien mais je ne suis pas encore convaincu d'être au centre du "vertige".

13 mars

Parfum de mai 68 ? Je n'y crois guère, pour plusieurs raisons. Tout d'abord sociales et économiques. Même si la situation de ce point de vue n'est pas bonne, voire détestable, elle ne se prête pas à un mouvement de grève, semblable à celui de 95. Je suis surtout sensible au point de vue culturel et idéologique, celui qui pourrait entraîner les jeunes, les étudiants à une contestation qui aille au delà de l'affaire du Contrat Première Embauche. La culture marxiste n'existe presque plus, ni le phénomène gauchiste proprement dit. Il ne s'agit plus de changer le monde ou la vie. Toute la question est de savoir jusqu'où peut aller le bras de fer entre Villepin et "la rue". Quels dégâts est-on disposé de part et d'autres à supporter ?

C'est dans la conclusion de B.H.L., qu'il faut aller chercher, comme je le prévoyais, le ressort de la réflexion. J'y trouve quelques pages assez serrées, les plus stimulantes de l'essai, sur la dialectique entre le centrifuge et le centripète, la diversité et l'unité, le communautarisme et le patriotisme. Comme il fallait s'y attendre, on y retrouve les obsessions de l'auteur -celles de l'idéologie française- d'une façon qui donne, pourtant, du sel à la réflexion, sans que cela parvienne complètement à me convaincre.

Une intuition à propos de l'incroyable imputation de nihilisme faite à Philippe Muray par Patrick Kechichian. Cette intuition c'est Philippe Muray qui me la souffle avec son concept d'Empire du Bien. Un citoyen dudit Empire est dans l'incapacité totale de concevoir que l'ironie dévastatrice dirigée contre le pseudo Bien puisse émaner d'un autre génie que celui du Mal.

Mais, patience, les flèches décochées contre l'imposture et la falsification du Bien finissent par faire leur effet là où on l'attendrait le moins, jusque dans des émissions branchées où l'animateur peut citer Homo Festivus et mettre en cause la novlangue si bien ridiculisée par Muray.

15 mars

Hier, obsèques, de Louis Delaroche, père de mon ami Philippe, à Ruille sur Loir. Voyage en voiture avec François Fleutot qui préfère les petites routes de campagne aux autoroutes. Nous empruntons quand même celle qui nous amène non loin de Chartres, pour nous engager ensuite dans la direction d'Illiers-Combray, le gros village cher à Marcel Proust, celui de sa tante Léonie. Nous y faisons étape, avec visite de l'église tout à fait intéressante de la fin du XVe et un déjeuner dans une auberge sympathique. Notre promenade à travers les villages finit par nous amener à destination, juste à l'heure de la cérémonie.

Celle-ci est belle, priante, présidée par Bruno Delaroche, un autre des quatre fils du défunt. Une importante délégation de prêtres l'entoure fraternellement. Au début, c'est Philippe qui retrace la vie de son père, magistrat, écrivain, poète, collectionneur... Rien ne vaut, évidemment, une liturgie pour exprimer le mystère du passage de la mort. J'ai apprécié qu'on puisse accompagner à pied, et avec le prêtre en chasuble, la dépouille mortelle jusqu'au cimetière, où Philippe, selon le vœu de son père a lu la prière de la fin de Charles Maurras. Quelques mots échangés avec Bruno après la cérémonie en disent long sur les difficultés des prêtres en milieu rural aujourd'hui. C'est peut-être plus dur qu'aux temps évoqués par Bernanos. Il faut une sacrée "trempe" spirituelle à des prêtres comme lui pour tenir ferme, se substituer à des collègues défaillants... Il est aussi professeur de patristique au séminaire régional où il enseigne notamment son cher Saint Augustin.

20 mars

Le bras de fer entre le premier ministre et les opposants au C.P.E. peut inquiéter, car la stratégie de la tension rend possibles les débordements. Je n'en suis pas moins frappé par le manque d'ampleur du débat, tout se ramenant à une sorte de point d'honneur : faire céder ou ne pas céder. C'est comme si tout l'arrière fond du désaccord, et donc sa vraie nature, était éludé. Oui ou non, le "modèle français" tel qu'il résulte de notre histoire est-il dépassé ? Faut-il faire table rase de notre législation sociale pour donner pleine satisfaction à la flexibilité libérale ? Ou encore, quel modèle économique est-il aujourd'hui pertinent ? N'y en a-t-il qu'un seul ?

Le supplément magazine du Monde (Le Monde 2) annonce en pleine page de couverture : "Homme-Femme. La confusion des genres." Avec deux lignes d'explication : "Etre un homme, une femme ne va pas de soi. C'est un jeu de rôle, un rituel quotidien, nous prévient la philosophe Judith Butler." Pour avoir lu cette philosophe cet été, je ne puis être surpris par ce type de formule. Mais quand même ! Un jeu de rôle ? Voilà des mois que je remue dans ma tête, non sans vertige, la pensée qui veut que tout soit construction, donc aléatoire, précaire, inessentiel. Je ne puis être d'accord, même si j'accorde la priorité à l'existence sur l'essence, à la liberté sur la nature. L'objectif de l'auteur de Trouble dans le genre est bien de troubler avant tout, pour aboutir à un relativisme généralisé, à un doute entretenu quant à la comédie qui nous constituerait. Comédie dont les rôles sont distribués par la société et que nous jouons par conformisme, souvent en "surjouant".

Cela déboucherait sur une éthique de tolérance, d'acceptation de tous les possibles dès lors qu'ils ne sont plus enfermés dans des formes canoniques à priori. L'arme de cette argumentation, c'est le scepticisme. Ce pourrait être aussi sa faiblesse. En même temps, Judith Butler ne se définit pas comme une constructiviste pure, elle évolue au milieu de signifiants qui ont leurs références dans la société actuelle. C'est dire la mobilité extrême de ces cercles militants qui défendent les droits des homosexuels et qui entretiennent entre eux de désaccords perpétuels.

21 mars

La bataille du C.P.E. a-t-elle trouvé son affaire Malik Oussekine ? Avec le drame de Cyril Ferez, place de la Nation, on retrouve un scénario assez identique, sauf que pour le moment les témoignages sont assez contradictoires. Tabassage par les C.R.S. ? Un photographe du Figaro qui a assisté aux événements, pris des clichés, n'est pas d'accord. Même dans l'hypothèse d'une bavure, est-il juste de rendre le gouvernement, le Premier Ministre d'abord, responsable ? La gestion de ce type de crise est toujours délicate. On peut aussi s'interroger, comme mon ancien directeur Philippe Tesson, sur ce qu'il y a d'absurde dans ce processus tordu. Cela me rappelle justement le précédent de 1987 qui m'a laissé un souvenir amer. Je suivais les questions universitaires à ce moment pour le Quotidien de Paris. La réforme Devaquet, sans m'enthousiasmer, ne me paraissait pas justifier un procès, qui, au demeurant virait à la mauvaise foi. Le mouvement de contestation s'amplifiait tous les jours. Chaque matin mon directeur de la rédaction, Jean-Michel Saint-Ouen me relançait : "C'est complètement manipulé, cette histoire." Evidemment que c'était manipulé. Mais ça l'est toujours en pareille circonstance. IL me semble que je ne lui avais pas mentionné la présence de Jack Lang auprès de l'état-major étudiant. Présence qui me sera confirmée plus tard par une amie, officier des renseignements généraux.

Lorsque Malik Oussékine fut tué par les fameux voltigeurs il était évident que Jacques Chirac avait perdu la partie. François Furet, de retour des Etats-Unis, découvrant cette mini-révolution était furieux : "Un seul mort... Et tout ce barouf !" Il trouvait tout cela absurde. Non seulement, en historien -comme spécialiste de la Révolution Française, il en avait vu d'autres ! Il n'admettait pas ce qu'il y avait d'absurde dans ce bras de fer. Lorsque je lui parlais d'un entretien que j'allais publier dans le Quotidien avec Marcel Gauchet sur le sujet, il me dit sa satisfaction : "Enfin, quelque chose qui va nous sortir de cette mélasse." Je ne suis plus sur de ce dernier mot, mais il correspondait à son état d'esprit.

Bien sûr, nous ne sommes plus dans le même contexte et le problème économique a remplacé la question universitaire (même si celle-ci n'est pas absente). Mais il y a quelques ressemblances dans le processus ainsi que le spectre d'une même fatalité

J'ai lu le court essai de Tzvetan Todorov l'esprit des Lumières (Robert Laffont) avec un certain bonheur. Le plaidoyer est habile, mieux que cela, séduisant. On peut, certes, objecter que l'écrivain opère son choix personnel, en offrant une synthèse qui conjugue tous les avantages et répond à toutes les objections. Il récuse les fruits empoisonnés, "les détournements modernes des acquis des Lumières, qui ont pour nom scientisme, individualisme, désacralisation radicale, perte de sens, relativisme généralisé..." Il est convaincant quand il montre comment nombre de penseurs du XVIIIe, tels Condorcet et même Rousseau, ont répondu par avance aux dangers inhérents à certaines tendances.

Il n'en reste pas moins qu'il y a une énorme carence dans cette vision du monde. C'est l'aveuglement impressionnant à l'égard du "génie du christianisme". Le regard voltairien semble persister pour réduire le phénomène chrétien à son expression la plus mesquine. J'ai toujours pensé que la valeur d'une philosophie -fut-elle antireligieuse- s'estimait à l'aune de sa théologie ou de sa contre-théologie. Refuser Dieu, c'est nécessairement s'en faire une certaine conception, en négatif. Une conception qui implique une connaissance plus ou moins profonde de la théologie "positive". Le test peut s'avérer cruel, en confirmant le fameux mot de Pacal : "Athéisme. Marque de force d'esprit, mais jusqu'à un certain degré seulement."

22 mars

Le talent de Franz-Olivier Giesbert m'est familier depuis son premier ouvrage sur Mitterrand. Témoin aux premières loges de la comédie du pouvoir, il ne laisse rien passer de tout ce qu'il a vu, entendu et surtout de ce qu'on lui a confié. Les confidences notées au long des années, lorsqu'elles prennent la forme d'un ouvrage comme la tragédie du président (Flammarion) démontrent comment la politique est une jungle où les fauves (et parfois les grands fauves) s'observent et se déchirent. Publié en pleine crise nationale, l'effet est redoutable pour Dominique de Villepin, qui apparaît sous son plus mauvais jour, tel que Bernadette Chirac l'aurait toujours détesté. Mais avec un peu de mémoire, il est possible de se rendre compte que les avis de FOG sont objets de variations. Comment, d'ailleurs le lui reprocher ? J'avais lu son premier Mitterrand d'une totale bienveillance à l'égard de celui qui n'était encore que le leader de la gauche. Plus tard, le jugement s'est singulièrement aigri. On pourrait en dire autant pour Chirac que FOG aimait beaucoup. -C'est le plus sympa, affirmait-il. Aujourd'hui, il le met en pièces. Je me souviens de propos assez dédaigneux à l'égard de Raymond Barre qu'il porte désormais au pinacle. Encore une fois, je ne lui reproche pas de changer d'avis. C'est la loi de la vie et de la politique.

Je suis depuis la première semaine, grâce à KTO, les conférences de carême à Notre Dame de Paris. Le thème choisi Voici l'homme est décliné par deux conférenciers, à chaque fois, qui présentent deux points de vue, l'un humaniste, l'autre explicitement chrétien. Je ne suis pas sûr que Michel Serres parlant avec Marguerite Lena représentait un point de vue extérieur à la foi. J'ai eu, au contraire, le sentiment que les deux interventions convergeaient étroitement et que les convictions étaient très proches. Dimanche dernier, Julia Kristeva parlant de la souffrance n'était pas très loin non plus, d'Anne-Marie Pelletier, bien qu'explicitement non croyante. Je trouve tout ce que j'ai entendu juqu'ici d'une qualité assez exceptionnelle. Bertrand Delanoé, présent au premier rang, semblait extrêmement intéressé, prenant même des notes. Voilà qui est plutôt réconfortant, si du moins l'audience suit en nombre et en qualité.

L'Eglise propose ainsi une confrontation sur les grands sujets, en les mettant au centre de la vie publique. C'était l'intention de Lacordaire au dix-neuvième siècle. Elle me semble se réactualiser de la façon la plus pertinente. Contrairement aux préjugés les mieux en cour, son message n'est pas réservé à des initiés qui ne s'en occupent que dans leur espace privé. Il s'adresse à tous, parce qu'il concerne ce qui, en tous et en chacun, rejoint les interrogations les plus fortes. N'est-ce pas aussi la raison du succès des Conversations essentielles qui viennent de rassembler un millier de jeunes à la Cigale ?

23 mars

Bel hommage de Jean Baudrillard à Philippe Muray au Nouvel Observateur. Je n'en suis pas étonné, les affinités entre les deux penseurs m'étant évidentes depuis longtemps. D'ailleurs, François L'Yvonnet avait interrogé Muray sur cette complicité dans le cahier de l'Herne consacré à ce sociologue supérieur. Un aveu ? Je regrette beaucoup que Baudrillard ait abandonné ses chroniques régulières à Libération. Qui a décidé d'arrêter ? Lui ou le journal ? C'était toujours intéressant, impertinent, à contre-courant. Ça m'amusait que l'avant-gardisme intellectuel se retourne contre le culte du moderne. Plus sérieusement, des penseurs comme ces deux là, nous obligent à dépasser les progressismes béats, la célébration d'une modernité qui se confond avec la sociolâtrie : l'évolution sociale est forcément bonne, elle nous amène à un état supérieur de promotion et d'épanouissement. Muray et Baudrillard sont des rebelles, suspects d'être réactionnaires -et ils le sont, mais dans une acception particulière par rapport à celle du dix-neuvième siècle. En marge des courants structurés, ils ont toute liberté pour réfléchir et analyser, sans être impressionnés par le sur-moi progressiste et moderniste. Et nous mettent sur le chemin de vérités anthropologiques profondes. J'y reviens, car c'est décisif : ils voient bien, comme Péguy l'a vu, comment l'évolution progressisante peut défaire l'humanité selon des procédures apparemment humanisantes et libératoires. Un certain monde chrétien qui a été largement parasité par l'hérésie moderne est souvent ahuri d'un tel discours qui bouscule allègrement les illusions de "l'ouverture au monde".

Mais Muray aussi bien que Baudrillard ont compris que l'Eglise catholique demeurait le lieu irremplaçable de la résistance à "l'Empire du Bien", à la domination sociolâtrique. Il leur suffisait de voir à l'œuvre un Jean-Paul II, et que lui succède un Benoît XVI pourtant frappé d'interdit par le progressisme universel. Une institution qui résiste de pareille façon, qui est aussi insensible aux diktats du magistère de l'opinion, ne pouvait être qu'une institution sérieuse. Alain Finkielkraut fait d'ailleurs le même constat, en se demandant si Benoît XVI ne serait pas bien seul dans sa propre Eglise. A cela je réponds par l'unanimité des cardinaux et leur promptitude à le désigner lui, et lui seul, comme l'héritier obligé de la charge de Pierre.

29 mars

Dans l'étrange climat qui est le nôtre, je recherche des éclairages appropriés. L'entretien avec Pierre Manent, ce matin dans la Figaro, est tout à fait bienvenu, même si j'ai des objections à lui faire. Son éloge du système représentatif et son regret de le voir paralysé donnent à réfléchir. Mais je ne suis pas persuadé qu'un tel système mette à l'abri des grandes crises nationales. J'en veux pour preuves nos précédentes républiques qui n'ont pas connu moins de crises que la Cinquième, telle que l'a voulue le général de Gaulle. D'ailleurs, toutes sont mortes de leur propre incapacité. Lorsque j'entends rappeler une prédiction de Pierre Mendès-France par un journaliste du Nouvel Observateur, sur l'émeute de rue qui mettrait fin à notre régime gaullien, j'écarquille les yeux. La quatrième est tombée face à l'émeute...

Tout cela pour dire que le système représentatif ne peut faire l'économie de la décision qui sanctionne une délibération. Comme Jacques Julliard, je ne crois pas du tout au caractère inéluctable de la disparition des grands hommes (rendus inutiles par le perfectionnement de la démocratie...). Pour prendre de grandes décisions, il faut de grands hommes. Ce qui ne signifie pas que l'obstination soit forcément la marque de la volonté lucide. Dans l'affaire du C.P.E. je crains que la crise ne soit pas apparue dans les conditions désirables. Celles qui mettraient en évidence les vrais enjeux et les choix les plus déterminants pour l'avenir du pays.

Le téléfilm sur le général de Gaulle diffusé par France 2 intervient d'une façon tout à fait intéressante dans pareille conjoncture. Il était permis de craindre le pire dans l'interprétation du personnage de Gaulle. Bernard Farcy réussit une étonnante performance. C'en est parfois hallucinant de véracité ! J'en dirais autant pour d'autres personnages : un Churchill aussi vrai que nature, un Paul Reynaud, sans oublier Yvonne de Gaulle... Comment exprimer mon sentiment ? J'ai été parfois transporté, médusé, remué dans la profondeur de ma culture historique et politique. Notamment avec certaines scènes de 1940. Qu'on le veuille ou pas, ce qui se passe dans ces semaines, ces jours dramatiques, relève de choix essentiels, ou il en va, non seulement du sort de la nation, de celui de l'Europe et de la civilisation.

Je n'ai pas lu l'essai d'Alain Gérard Slama sur le siècle de M. Pétain. Mais les analyses qui en sont données mettent en évidence une des obsessions de l'auteur : son sens de la rationalité des Lumières qu'il ne peut s'empêcher d'opposer au christianisme dont l'influence conduirait au communautarisme et, si je comprends bien, au refus du courage politique. Un certain nombre de thèmes et de cibles semblent proches de l'idéologie française, le très controversé opus de B.H.L. Il faudrait y aller voir de plus près, car l'intérêt intellectuel ne semble pas mince. J'ai toujours senti chez Slama cette difficulté contrebalancée par son intérêt réel pour le christianisme. Un jour, il me confiait qu'il me lisait avec intérêt au Figaro, mais que ce n'était pas sa culture et qu'il ignorait tout un monde qui m'était familier.

30 mars

En marge de toute actualité, Henri Peter m'adresse le texte d'une conférence de Gertrud von Le Fort, prononcé juste après la guerre, à Zurich. C'est le genre de réflexions et de souvenirs qui ne s'énonce qu'en demi-teinte, presqu'en confidence. Ne serait-ce que pour être partagé, compris. Rien de fracassant, de péremptoire. Comment, allemande, elle a pu traverser la nuit de son pays, alors que tout sombrait, que l'humanité se réduisait à sa plus extrême fragilité, qu'il n'y avait presque plus aucune sécurité, que les grands mots à se raccrocher -culture, civilisation, comportement simplement humain- étaient devenus dérisoires. Il lui reste sa foi nue face au mystère d'iniquité qui est bien autre chose encore que l'injustice ou le crime dont nous protège une société constituée. "Nous étions persuadés qu'avec une certaine qualité d'intelligence, de bonne volonté, et de force de caractère, l'homme était armé contre la puissance du mal... Mais il n'en était rien." Que dire de ces années de la nuit ? Peu de choses, sauf, sans doute, l'allusion à Blanche de la Force, le miracle dans la faiblesse : "Même des hommes forts ne s'en sont pas sortis autrement, et s'ils sont loyaux ils en conviennent." C'est Gertrud von Le Fort qui a "préparé" pour le Bernanos des dialogues des carmélites le personnage de Blanche qui est invoqué ici à point nommé. Et puis il y a finalement ce trait qui ne peut que résonner loin dans l'abîme : "avoir eu la révélation profonde et totale de l'indignité de l'homme, de sa puissance pour le mal et l'aimer encore." L'évocation de la déréliction du peuple allemand, avec la nécessité de l'aimer pour qu'il émerge du désespoir comme on la saisit dans un texte aussi simple et douloureux.

Henri Peter m'a aussi envoyé, du même écrivain, un étonnant dialogue entre Louise de La Vallière et Madame de Montespan, les deux maitresses de Louis XIV. Etonnant ! Fabrice Hadjadj aurait l'intention de le mettre en scène.

Accablement devant les pages insanes du Nouvel Obs où Alain Touraine disserte avec Michèle Perrot sur la condition des femmes. Je ne méprise évidemment ni l'un ni l'autre mais cette façon -du moins de la part de Michèle Perrot- d'aller rechercher la thématique du genre chez Judith Butler est pitoyable. Je ne prétends pas non plus que leurs travaux sont inutiles et n'apprennent rien. Je regrette qu'ils aboutissent à des perspectives aussi plates et équivoques. Je remets en cause, pour ma part, le présupposé d'une immémoriale infériorisation des femmes. Les choses sont beaucoup plus complexes que cela. Avec la coexistence de mœurs patriarcales et matriarcales dans beaucoup de sociétés. Par ailleurs, je ne reconnais pas du tout mon expérience personnelle -celle de mon milieu catholique- dans ces descriptions idéologiques. Non certes que des évolutions ne s'y sont pas produites. Mais, précisément, celles-ci ont été assumées sans aigreur, sans éclats de ressentiment. Rien à voir avec le "combat des femmes" a fortiori les difficultés du monde islamique.

Touraine croit avoir trouvé le top du top en Californie avec l'aide psychologique apportée aux transsexuels. J'ai un ami français, qui est spécialisé dans ce domaine et dont l'expérience est d'ailleurs un remède aux constructions intellectuelles et aux fantasmes qui se développent dans des discours aberrants ! Pour se vacciner de ces réthoriques, il faut conseiller l'article amusant publié par François Ricard dans la dernière livraison de L'Atelier du Roman. Cet observateur lucide des évolutions contemporaines (voir son incomparable essai sur la génération lyrique) qui est aussi un spécialiste de l'œuvre de Kundera, rend compte des activités d'un comité de défense pour la sécurité des pratiquants des aspects divers de la sexualité dans son université québecoise. C'est à la fois drôle (un peu) mais aussi hallucinant si l'on imagine à quoi tout cela peut nous mener.

Justement, dans la même revue, un texte du cher Philippe Muray, sur le même registre mais dans un style rabelaisien, féroce, irresistible, avec une ampleur prophétique où l'effet d'hénaurmité se conjugue avec le petit détail drolatique. Ce message d'outre-tombe est saisissant, comme peut l'être un roman d'Orwell. La boufonnerie peut être débridée, les plaisanteries gavroches. Mais c'est vrai ! C'est plus vrai que nature. Ce surréalisme fonctionne à l'apocalypse pour produire la révélation de notre temps, sous le signe de la Bête. Comment mieux définir que l'auteur lui-même cette liberté d'écrivain qui ne se négocie pas ? "Non une liberté d'éditorialiste, de penseur, d'essayiste ou de journaliste, mais la liberté dangereuse, généreuse, explosive, dérangeante, changeante, choquante, précaire, inquiétante, heurtante et déménageante de l'artiste ou du poète, qu'aucune caste intellectuelle, aucun camp politique, nulle idéologie ou météorologie ne pourront annexer, quelques soient leurs répugnantes manigances dans ce sens." Je m'arrête, hélas, car la suite est encore presque plus belle.

31 mars

Ce soir, allocution de Jacques Chirac qui, au fond, propose un compromis. Le Contrat Première Embauche est amendé sérieusement. Mais les deux camps semblent dressés irréductiblement l'un contre l'autre. Je suis sur ce sujet, comme souvent, d'accord avec Eric Zemmour. L'affaire est ultra mince et en soi ne méritait pas un tel tintamarre. Les syndicats ne voulaient pas se laisser entraîner dans une bagarre qui ne leur convenait nullement. C'est l'emballement des jeunes qui les a obligés à se solidariser d'un mouvement qui les dépasse complètement. La semaine à venir nous promet encore du sport...