Journal - Juin 2005

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1er juin

Hier, obsèques de Jean-Marc Varaut à Saint Eustache. Le jeune Jean-Marc fut élève des Oratoriens à Juilly -un de ses condisciples me le rappellera à la fin de la cérémonie. Les Oratoriens sont toujours titulaires de cette grande église de Paris. Beaucoup d'avocats, souvent en robe. Toutes tendances réunies, droite et gauche, les vedettes du barreau toutes présentes : Jean-Denis Bredin, Jacques Vergès, Roland Dumas, Paul Lombard, Thierry Lévy etc. La classe politique est là, dans ses différentes nuances : Le Pen, Villiers, Madelin, Bayrou, Montebourg. Ce dernier fut, lui aussi, premier secrétaire de la conférence du stage. Belle image d'unité nationale au lendemain d'un sacré choc. Mais conforme à la vie et à la personnalité du défunt. Homme de conviction, il s'est toujours imposé par sa courtoisie, son intelligence, une vraie tolérance, celle qui accepte les autres tels qu'ils sont sans jamais sacrifier les idées auxquelles on croit. Et sans crainte non plus de les exposer au risque de la confrontation. Ce qui est toujours possible dans un climat de compréhension. Parmi les innombrables interlocuteurs de Jean-Marc Varaut, on a oublié des personnages aussi importants que Roger Stéphane et... François Mitterrand. Bien sûr, il avait la chance d'avoir une surface sociale qui permettait les plus larges contacts. Mais il y avait d'abord sa supériorité professionnelle et intellectuelle, qui suscitait respect et admiration.

Sa curiosité d'epsrit lui permettait de s'ouvrir à de multiples domaines. Je me souviens qu'il avait lu, par exemple, le gros livre de Jürgen Becker sur Saint Paul. Il me l'avait dit après qu'il ait pris connaissance de mon petit livre sur l'apôtre.

Une telle cérémonie est l'occasion de revoir des tas de gens, amis, connaissances. Gabriel Matzneff me dit son estime pour le nouveau pape, dont il apprécie la culture patristique et l'intérêt pour l'orthodoxie. Une orthodoxie qui était d'ailleurs présente à Saint Eustache et même dans le chœur de l'église.

Je parcours ensuite les rues de ce qui fut mon ancien quartier. Il me semble qu'elles ont plutôt embelli. Ou est-ce à cause du soleil qui éclaire les façades et les visages ? Mais en trente ans, tout se transforme. Les commerçants ont changé.

Dans les pages Rebonds de Libération, un article de Salman Rushdie qui ne m'éblouit pas du tout. Le romancier veut montrer la superiorité de l'athéisme sur les mentalités religieuses. Peut-être a-t-il raison à propos d'un certain fondamentalisme. Mais il semble faire l'impasse sur les pathologies de l'athéisme qui ont quand même sévi sérieusement. Et puis il semble ignorer la grande découverte du monothéisme judéo-chrétien qui tient en la distinction des causes premières et des causes secondes, ce qui laisse pleine liberté à l'investigation scientifique. Quant à l'évidence de la théorie darwinienne, elle ne me paraît nullement démontrée. Elle me paraît en tout cas plus que sommaire. Dangereuse au surplus dans les prolongements politico-idéologiques qui lui ont été donnés.

Ce matin, au Sénat, présentation du Lexique, un gros livre de clarification du langage moral, à l'initiative du conseil pontifical pour la famille. La maison Téqui, qui édite l'ouvrage a bien fait les choses, puisque le cardinal Lopez-Trujillo est présent, entouré de Mgr Jean-Pierre Ricard, président des évêques de France et de Mgr André Vingt-Trois archevêque de Paris. Les interventions sont significatives d'un tel débat. L'Eglise entend s'exprimer dans un langage universel, perceptible à tous. Mais, il est vrai, en décalage avec un climat qui ne supporte plus les prescriptions générales normatives, au nom des droits subjectifs de l'individu. L'avis de beaucoup est qu'elle n'est plus audible et le sera de moins en moins. Mais on peut faire le pari contraire, car il se peut qu'une révolte se lève contre le conformisme contemporain à mesure qu'il se révélera étouffant, voire inhumain.

Je n'ai jamais pensé que le fait de sembler être à contre-courant, fut-ce sous les fulminations d'une sociologie prescriptive du présent et de l'avenir, était rédhibitoire ou mortel. Après tout, le christianisme s'est imposé dans l'Empire romain, alors qu'il était à contre-courant des idolâtries païennes, des mœurs et des mentalités. Paul Veyne a montré aussi qu'une évolution morale qui se faisait jour dans les hautes classes, sous Auguste, avait accompli sa jonction avec la religion nouvelle qui répondait à ses aspirations. Rien ne nous dit qu'aujourd'hui un tel phénomène ne reproduira pas.

Les Mémoires de René Laurentin. Je m'étais précipité sur les chapitres concernant le concile et ses suites. Mais la lecture suivie m'a enchanté, parfois un peu surpris. J'attache une particulière importance au chapitre sur les travaux exégétiques, et notamment à la querelle avec l'Américain R.E. Brown, le grand bibliste. Les désaccords profond des deux hommes sur les évangiles de l'enfance ne tiennent pas seulement à l'historicité des faits rapportés. C'est le sens des Ecritures qui est en cause, leur densité. Brown ne retient qu'un squelette. Et il remporte, provisoirement, la bataille avec des moyens qui ne sont pas forcément scientifiques. C'est déconcertant, mais humain. Les causes les plus scientifiques sont l'objet de stratégies offensives que ne désarment pas les contenus rationnels. Les batailles d'experts sont éventuellement sanglantes et supposent des moyens à la limite, parfois au détriment de toute déontologie.

N'empêche. Les travaux de R. Laurentin, que j'ai appris à connaître il y a plus de quarante ans, sont, pour l'essentiel, remarquables, parce qu'ils intègrent les possibilités ouvertes par les sciences modernes, sans aucune exclusive, et qu'en même temps ils sont fidèles à la lecture croyante qui seule est en mesure de restituer la tonalité originale des textes inspirés.

2 juin

J'avais un peu pressenti que la crise européenne donnerait lieu à des remises au point, des bilans. Cela commence. Notamment dans Le Monde de cet après-midi avec une réflexion de Pierre Rosanvallon, certes militante, mais qui a le mérite d'une analyse historique et d'une lucidité relative à une certaine vision canonique du destin des sociétés démocratiques contemporaines. Visiblement, Rosanvallon considère que la construction européenne bruxelloise correspond assez exactement au modèle d'une société ouverte, régulée par des procédures juridiques. Son vis-à-vis intellectuel n'est pas nommé dans cet article. Mais il est présent comme théoricien de la dépolitisation européenne. C'est Pierre Manent. (Pour mémoire, Pierre Manent fut une des cibles du pamphlet contre les nouveaux réactionnaires, inspiré, dit-on, à son auteur par Pierre Rosanvallon). C'est pourquoi j'aimerais une réponse de Pierre Manent à cet article du Monde.

Reçu trois livres ce matin, que j'aurais eu envie de dévorer sur le champ. Priorité oblige. J'ai jeté mon dévolu sur celui de Jean-Marie Guénois Benoît XVI, le pape qui ne devait pas être élu (Jean-Claude Lattès). Passionnant, de bout en bout. Jean-Marie qui dirige le service religieux de La Croix a passé plusieurs années à Rome. Et il nous fait profiter de sa pratique du Vatican avec un rare bonheur. Je n'avais jamais lu une synthèse aussi vivante et convaincante des pratiques du Saint Siège, de son personnel et de sa relation si particulière à la ville de Rome. Je tiens cette page (119 !) pour un morceau d'anthologie :

Le système Vatican compose un cocktail unique : une pincée d'orgueil bien comprise et typiquement romain (être de cette ville historique) ; une grande culture ; le sens de la loi, du droit, immédiatement assorti d'une fabuleuse capacité d'adaptation, de souplesse, où rien n'est finalement appliqué à la lettre ; une bonne humeur, un humour sur soi ; une chaleur et une humanité typiquement méditerranéenne, mais aussi un art de dissimulation et un art de ruse presque vertueuse, digne de Machiavel. Avec cette nuance : si l'habileté est de mise, la méchanceté l'est moins ou rare en tout cas, dans la proportion normale de l'humanité.

Evidemment, ce n'est qu'une part du Vatican, mais cette psychologie très typée donne toute sa saveur à cette institution et à son quotidien. Et peut-être est-ce cette magie qui lui permet de traverser les épreuves du temps.

4 juin

A l'essai de Jean-Marie Guénois, j'opposerai toutefois quelques objections. Notamment, lorsqu'il écrit cette proposition, pour moi éminemment énigmatique ou problématique : à Vatican II, dit-il, pour la première fois, l'Eglise a reconnu ne plus être l'unique détentrice de la vérité sur Dieu et sur le monde. Chaque mot devrait être soigneusement pesé, analysé dans la logique de la phrase. Bien sûr, la vérité, d'abord, objet de la célèbre répartie de Pilate. Tout de même, le Christ s'est dit la vérité ! C'est donc que la vérité, pour un chrétien, est d'abord une personne, le Verbe de Dieu. Michel Henry n'avait pas repris pour rien ce c'est moi la vérité comme titre d'un de ses ouvrages. J'en conclue donc qu'il est impossible à l'Eglise de considérer cette question de la vérité en se coupant de cette référence première.

Seconde observation. Que signifie être détenteur ou détentrice lorsqu'on parle de vérité ? Le mot n'est pas seulement ambigu. il est inadéquat, car il renvoie à l'ordre de l'avoir alors que c'est celui de l'Etre qu'il faudrait envisager. On n'est pas propriétaire de la vérité. Bien au contraire. Elle vous surplombe, non pas comme dominatrice, mais comme source, donatrice de sens. Analogiquement, Maurice Clavel refusait de dire : J'ai la foi. La foi n'est pas non plus quelque chose qu'on possède. Elle est participation à l'être et à la lumière de Dieu.

Ainsi donc, si Vatican II a été l'occasion d'une prise de conscience nouvelle -je ne la récuse pas- ce n'est pas au sens d'une dénégation de la mission confiée par le Christ. Mais au sens d'un approfondissement de celle-ci, eu égard aux provocations de l'histoire contemporaine mais aussi en vertu du développement dogmatique (selon le cardinal Newman). Il me paraît évident que l'ouverture au judaïsme s'inscrit rigoureusement dans une perception plus aiguë de la Révélation, et notamment de l'enseignement de Saint Paul aux Romains. il ne s'agit nullement d'une sorte d'abandon de "souveraineté" sur la vérité, mais d'une reconnaissance de celle-ci dans la pureté de la théologie biblique de l'Alliance.

Il conviendrait aussi d'examiner avec soin ce que la philosophie nous apprend de la vérité et de ses exigences. On ne manie pas les concepts impunément et sans opérer un travail de vérification. Le dialogue obéit à des règles précises. Et s'il y a toujours à apprendre des uns et des autres, des diverses écoles ou traditions, ce n'est que par consonance de l'intelligence avec les principes qui la structurent.

Dernière remarque. En ce qui concerne sa mission propre, l'Eglise a reçu un charisme de fidélité à la Parole de Dieu, qui lui permet de parler avec autorité, légitimité de ce qu'elle a reçu et dont l'Esprit lui donne l'intelligence vive. Elle ne saurait douter de ce don irrévocable, sous peine de trahir sa mission. A partir de là, on peut s'engager dans l'étude de la déontologie du dialogue avec tous les courants religieux, sans perdre de vue que l'exigence de témoigner de la vérité du Christ constitue l'impératif premier.

5 juin

J'ai parlé des trois livres reçus et n'en ai cité qu'un. Les deux autres concernent Maritain (la thèse de Godelaine Dickès-Lafargue publiée aux éditions de Paris) et Alain Peyrefitte (la relation de Xavier Walter de ses années de collaboration avec l'ancien ministre-écrivain aux éditions François-Xavier de Guibert). Je les ai parcouru tous deux et espère les lire sérieusement, car ils m'intéressent. Maritain est un sujet inépuisable. C'est surtout le philosophe politique qui est l'objet d'études (le métaphysicien est plutôt délaissé). J'ai récemment rendu compte de l'ouvrage de Guillaume de Thieulloy (chez Gallimard), sur Maritain. Quant à Alain Peyrefitte, personnalité forte de la vie politique à cause de sa dimension intellectuelle incontestable, je serais heureux de le mieux connaître grâce au regard amical et averti du cher Xavier Walter.

Mais j'ai reçu depuis un autre livre que je n'ai pu lâcher : La liturgie et son ennemie sous titre : L'hérésie de l'informe (Hora decima). Son auteur, un romancier allemand, Martin Mosebach défend et illustre ce qu'on pourrait appeler un point de vue traditionaliste sur la liturgie qui éveille en moi de réels sentiments de connivence. Je trouve cela intelligent, redoutable souvent par l'acuité de l'observation, l'incontestable savoir vraiment intégré, et aussi une sensibilité liturgique imparable. Pourtant, j'aurais, ici et là, des objections à formuler, des questions à poser pour mieux comprendre. Je reste néanmoins pénétré par la force de conviction de ce parfait inconnu, qui exprime des choses terribles (notamment sur la dissolution du catholicisme allemand). Selon le préfacier, qui m'est également inconnu, Robert Spaemann, (présenté comme spécialiste de Fenelon et de... Ratzinger), Mosebach a fait tellement impression en Allemagne qu'il a été invité au fameux Katholikentag !

Pour le moment, je n'ai pas envie de rendre compte vraiment du contenu de cet essai surprenant. J'ai besoin de "décanter" et de "ruminer". Mais d'ores et déjà, je me déclare sérieusement "touché".

6 juin

Ce matin, je me renseigne dans l'urgence sur les incidents de la veille à Notre Dame de Paris. Act'up est venu en commando pour mettre en scène une parodie de mariage entre deux femmes dans la cathédrale. Monseigneur Patrick Jacquin, le recteur, les reconduit avec le service d'ordre sur le parvis où éclate une bagarre. Lui-même est frappé, projeté au sol. Sa tête heurte le pavé. Il s'évanouit. Le commando prétendra que le recteur s'est roulé à terre lui-même, afin de simuler qu'il avait été agressé. C'est invraisemblable. Qui peut croire à une telle sornette ?

Je dicte à mon fils un édito pour France Catholique sur le sujet. On m'appelle de France 2 pour que je participe au duo du journal de 13 heures sur la même question. Impossible. C'est aujourd'hui la réunion du jury du prix Combourg à la Vallée aux loups. Je ne veux pas revenir sur mon engagement d'être présent dans la maison de Chateaubriand. Je suggère quelques noms. Finalement ils se débrouilleront tout seuls...

J'ai eu quelques difficultés à parvenir au but. Arrivé par le R.E.R. à la gare de Robinson, il me faut trouver la bonne direction. Après m'être mal engagé, je trouve enfin des panneaux indicateurs et je marche d'un bon pas vers le site. Il me faudra plus d'une demi heure sous la pluie pour atteindre enfin les grilles du domaine. Non sans avoir marché dans des rues un peu à l'aveugle, puis dans le parc. Quand j'arrive, trempé à la Vallée aux loups, la réunion est déjà fort avancée. Je suis néanmoins heureux de retrouver les membres du jury. Sonia de La Tour du Pin, Jean-Paul Clément qui dirige la maison, Hervé Louboutin, Philippe de Saint Robert, Robert de Goulaine, Ghislain de Diesbach et Régis Debray, l'effectif n'est pas au complet. Il est néanmoins représentatif et surtout très sympathique. Nous déjeunons ensuite dans l'Orangerie, et j'écoute, admiratif, Robert de Goulaine, prodigieux conteur, nous faire le récit d'une histoire extraordinaire. Impossible de la reprendre ici, car il me manque des éléments essentiels. Cela pourrait s'intituler : comment je n'ai jamais pu rencontrer l'homme avec qui je correspondais et m'entretenais au téléphone, parce qu'il s'est brusquement transformé en fantôme. Ghislain de Diesbach fait l'hypothèse d'une réincarnation de Sachs, dont la mort en Allemagne n'a jamais été vraiment confirmée... Nous baignons dans une étrange fantasmagorie. Mais c'est un plaisir pour l'esprit que cette conversation entre gens qui se meuvent si aisément dans le passé et la littérature. Un instant, passent les ombres de Louis XVII et de madame Elisabeth avec les horreurs vécues au temple.

Mais l'heure du retour a déjà sonné. Régis Debray me ramène dans sa voiture. Nous échangons sur l'Europe et le référendum. Il me dit sa confiance dans Benoît XVI. Lisant tous les livres disponibles du cardinal Ratzinger, il est frappé de son rapport avec la Réforme et de sa connaissance de la théologie luthérienne. Lorsque je le quitte devant le Luxembourg, je décide de descendre à pied le boulevard Saint Michel. Place de la Sorbonne, je vois attablés à une terrasse deux jeunes écrivains, pleins de promesses et aux solides convictions. Il font partie de l'équipe d'Immédiatement : Falk van Gaver et Jacques de Guillebon. Je suis heureux de cette rencontre où il me font part de leurs projets. Une nouvelle génération intellectuelle chrétienne a l'horizon ?

Ayant terminé le "Mosebach", je demeure sous le charme d'un tel plaidoyer pour l'ancienne liturgie. Jamais un texte ne m'avait autant touché au point de me convaincre, ou presque. Du moins en suis-je sorti persuadé qu'il y avait une vérité incontestable de ce côté là, que l'on ferait bien de prendre en considération, plutôt que de la moquer ou de la refouler avec mépris. Si je me fie à mes propres souvenirs, il me semble que je n'ai jamais contesté les principes d'une réforme liturgique -ceux définis dans la constitution conciliaire- mais que j'ai quand même accusé le coup en observant ici ou là la brusque déperdition de sens, de beauté, de patrimoine dans les messes où j'assistais. Fort heureusement, il me semble que les choses ont changé et que l'on considère autrement -sous l'effet de diverses influences- la célébration de l'eucharistie et des offices. Je n'ai jamais bien compris la résistance absolue des tenants de l'ancienne messe, car si j'admettais certains arguments je concevais moins le refus pur et simple de la liturgie post-conciliaire. Je crois comprendre un peu mieux avec Martin Mosebach, mais il a pour lui de pouvoir mettre en tension "la tradition" avec ce qu'il y a d'effrayant dans la tabula rasa et une mentalité "éclairée", d'autant plus prétentieuse qu'elle est persuadée d'éradiquer l'obscurantisme.

Lisant parallèlement le Laurentin, je m'aperçois que ses critiques sur la réforme liturgique sont nombreuses et motivées. Certaines rejoignent Mosebach, même si elles ne sont pas aussi radicales : Un excessif dépouillement de la liturgie n'a pas été sans contribuer à l'asphyxie de la foi dont souffrent tant de chrétiens. J'ai parlé trop vite, car là Laurentin et Mosebach se rejoignent. Et sans doute l'un et l'autre espèrent-ils l'intervention de Benoît XVI pour réexaminer "une réforme de la réforme".

7 juin

Je laisse un petit message sur le répondeur du portable d'Eric Zemmour, pour le féliciter de son beau papier d'hier dans le Figaro. Il s'agit toujours de l'analyse des résultats du référendum. Eric renvoie à la grande erreur de Giscard, dont le non constitue la sanction. La classe moyenne majoritaire annoncée dans les années soixante-dix s'est défaite. De Maastricht au traité constitutionnel s'est produit le basculement de gens qui refusent désormais d'acquiescer au grand mouvement libéral européen dans lequel ils ne se reconnaissent plus. Il y a là un fait sociologique majeur qui devrait interroger tous les politiques quels qu'ils soient. Je comprends qu'il déconcerte les militants d'une Europe idéale, morale et réconciliée et tous ceux qui se sont indigné que l'on rejette sur les instances bruxelloises les maux dont souffrent les déshérités du chômage et de la précarité. Mais l'Europe ce sont aussi des données brutes, macro-économiques, qui sont identifiées comme négatives. A tort ? Pour le démontrer il faudrait discerner en quoi les tendances profondes actuelles pourraient être corrigées par les dites instances. Ce n'est pas évident, d'autant que les contradictions et les fragilités de la construction apparaissent avec plus d'évidence, après le référendum. Même l'euro n'est plus à l'abri des critiques. Mais les mêmes reproches seraient apparus si le oui l'avait emporté.

8 juin

La croix publie un remarquable discours de Benoît XVI sur la famille, que devraient méditer tous ceux qui ont quelque responsabilité publique. Si toutefois ils consentent à réfélchir sérieusement aux principes premiers de la vie sociale. J'en retiens une seule phrase que l'on pourrait inscrire dans les salles de mariage des mairies : Le mariage, comme institution, n'est donc pas un ingérence indue de la société de l'autorité, l'imposition d'une forme venue de l'extérieure, il est au contraire une exigence intrinsèque de l'amour conjugal. Le relativisme, une fois encore désigné par le pape comme la menace la plus insidieuse de l'époque, ne saurait admettre ce principe cardinal dont la négation signe la dissolution sociale.

Il ne faut pas s'étonner qu'avec ce relativisme désintégrateur, l'Europe se précipite vers la catastrophe démographique. Eric Zemmour m'a rappelé hier soir -c'était à propos de son article du Figaro de lundi-. Lui aussi est parfaitement d'accord sur ce point. Il l'a d'ailleurs mentionné dans un autre papier, associant le souvenir de la peste du XIVe siècle à la bataille de la Montagne blanche qui fut dévastatrice pour l'Europe. Le problème, me précisait un peu plus tard Michel Arveilher, qui est historien, c'est que la catastrophe fut très rapidement conjurée au XIVe siècle à cause du vouloir vivre des populations. On n'en est plus là.

9 juin

Pierre Morel, notre ambassadeur auprès du Vatican m'a téléphoné, il y a une dizaine de jours, pour m'inviter à un colloque qu'il organise à Rome sur Culture, religion et société dans la nouvelle Europe, les 20 et 21 juin. Après quelques jours de réflexion, j'ai accepté, heureux de me retrouver dans la ville éternelle où je ne suis pas retourné depuis 1987 ! J'y avais fait un bref passage après m'être rendu au "meeting" de Rimini. J'avais demandé audience au cardinal Gantin qui m'avait reçu à la congrégation pour les évêques. Je me souviens aussi d'un dîner avec un ami attaché au conseil pontifical pour les communications sociales. Ancien journaliste et écrivain, il était devenu prêtre. Je n'ai plus de ses nouvelles. Peut-être pourrions-nous renouer nos liens ?

Le thème du colloque est problématique. Si j'ai bien compris l'ambassadeur, il s'agit de trouver une "voie française" -j'interprète- dans le débat actuel sur les sources de la culture européenne et le débat "clivé" par la pluralité des sensibilités. Il semble que le gouvernement Berlusconi en difficulté -mais il n'est pas le seul en Europe- joue à plein de la revendication d'identité chrétienne, ce qui irrite les Français qui ne tiennent pas à être refoulés dans un camp étroitement laïciste. De là la recherche d'une voie originale, celle qui met en tension "l'héritage et le partage". Pourquoi pas ? Le cardinal Poupard est partie prenante de ce colloque. J'aurais aimé m'entretenir auparavant avec lui. Mais il est en Amérique Latine. Par ailleurs, M. Morel espère une audience de Benoît XVI qui sera suivie par une réception chez le président de la république italienne, M. Ciampi. J'aurais aussi la joie de revoir bien des amis comme Jean-Luc Marion, Alain Finkielkraut, Blandine Kriegel, Emile Poulat...

12 juin

J'ai enfin rendu compte de La loi de Dieu, avec la satisfaction de désigner en Rémi Brague le meilleur interprète de ce qu'il appelle lui-même "l'histoire philosophique d'une alliance". Le pivot de cette interprétation consiste dans l'autonomisation de la morale et du droit dans le cadre de la pensée chrétienne. Je lui ai toujours entendu ce discours selon lequel le christianisme ne prétendait pas détenir à lui seul "la morale" et définir "les bonnes mœurs" mais recevait de Dieu le moyen de la promouvoir et de les favoriser. Je ne vois pas d'objections déterminantes contre cette thèse. Du moins, sur le principe. En ce qui concerne la pratique cela me paraît plus épineux, à cause des désaccords de fait qui opposent les écoles sur la définition du bien moral. L'intervention du magistère dans des débats souvent âpres correspond à une nécessité de discernement mais aussi de "parole autorisée". cela n'empêche évidemment pas qu'un accord théorique et pratique se fasse avec des hommes de bonne volonté qui, rationnellement, arrivent aux mêmes conclusions.

Libération de Florence Aubenas et de Hussein Hanoun. Vrai joie. Je n'en ai jamais parlé ici. Mais j'étais comme tous, collègues ou pas, anxieux de les voir enfin libres. Tout ce que j'ai pu apprendre d'elle me l'a rendue sympathique et proche. (Notamment la façon dont elle a rendu compte de l'insupportable procès d'Outreau). "Une journaliste sérieuse, dit Vincent Hervouët, et qui "ne se met pas en avant". Chacun lui souhaite de pouvoir surmonter son épreuve qui se prolonge, car la "réinsertion" existentielle et professionnelle n'est nullement anodine. A demain, pour l'édition de Libé qui va s'arracher !

Rémi Brague m'a donné quelques idées pour mon intervention romaine de la semaine prochaine. Avec son livre, mais aussi un article publié dans le dernier numéro de la revue Communio dont le thème est l'Europe. En un mot, la reconnaissance de l'importance historique du christianisme dans l'héritage européen n'équivaut pas à une reconnaissance d'hégémonie étouffante qui nierait de facto les autres apports. Cela en raison de la secondarité d'un christianisme qui reconnaît son dû à Israël et aussi d'une romanité qui s'efface devant le génie grec et d'une façon générale devant toute valeur de civilisation qui enrichit l'héritage.

Voilà un bon éclairage. mais je ne puis me contenter de reprendre Rémi Brague. Il me faut trouver un angle original.

13 juin

Cet angle, ne pourrait-ce pas être la décrispation de l'espace intellectuel ? Pourquoi ne pas tout mettre sur la table ? Y-a-t-il des interdits et des non-dits qui paralysent la réflexion ? Et qui se révèlent dans les inhibitions qui empêchent d'énoncer clairement les origines chrétiennes de l'Europe ? Par exemple.

20 juin

Rome... J'ai retrouvé la Ville intacte, telle que je l'aime, malgré la fournaise d'hier. Lorsque je suis sorti le matin vers neuf heures, j'étais mal, les jambes coupées. Petit à petit je me suis senti mieux, à mesure que je retrouvais le centre historique, ses merveilleuses petites rues, ses places, ses églises. Cette densité d'églises ! Beaucoup avec des dimensions de cathédrale, d'autres plus humbles, mais partout la même profusion artistique, picturale ! J'en aurai visité une dizaine, m'arrêtant à Saint Marcel, via del Corso, pour la messe. Puis j'ai continué mon chemin jusqu'au Tibre, traversé au pont du château Saint Ange. La foule grossit à mesure que l'on s'approche de la place Saint Pierre. Là, je m'aperçois que même l'accès à la Basilique est canalisé comme je ne l'avais jamais vu autrefois.

Je préfère me rafraîchir en attendant l'angélus de midi, à l'ombre d'une petite rue. Retour place Saint Pierre cinq minutes avant l'apparition de Benoît XVI à sa fenêtre. La place est noire de monde. Je me mets près d'un groupe de polonais identifié par une banderole. Quand le pape apparaît, on ne le voit que comme une toute petite silhouette blanche. Les gens s'associent à la prière autour de moi. Les applaudissements sont spontanés, et l'écho nous les renvoie en cascade d'un bout à l'autre de la colonnade. Depuis l'élection, c'est comme cela avec la même foule tous les dimanches.

L'angélus terminé, je rejoins les longues files qui se dirigent vers Saint Pierre. Il faut que chacun passe sous le sas de détecteur de métaux. Sécurité oblige. Cela prend un certain temps. La Basilique est très animée. Une messe est célébrée derrière l'autel de la Confession. Je ne m'attarde pas, parce que je désire me rendre au plus vite sur la tombe de Jean-Paul II. Mais là aussi, tout a changé. Plus question de descendre directement aux grottes vaticanes par les escaliers intérieurs de la Basilique. Il y a beaucoup trop de monde. Il faut donc ressortir pour rejoindre à nouveau la foule qui est canalisée à bon escient le long du flanc droit de Saint Pierre. Cela représente à peu près trois-quart d'heures de cheminement, dans un climat courtois, sous la statue de Saint Grégoire l'illuminateur.

Lorsque enfin on descend l'escalier et franchit la porte des grottes, cela va presque trop vite. On identifie au passage les noms sur les sépultures. Et tout de suite, voici les tout derniers : Jean-Paul Ier à gauche, Paul VI à droite. J'aurais envie de m'arrêter. je me résigne à un signe de croix devant le premier. Je m'agenouille brièvement devant le tombeau du second. Celui de Jean-Paul II est immédiatement après. Là aussi simple temps d'une génuflexion et d'un signe de croix. Ça s'est passé comme en un éclair. En allant vers la sortie, je ressens comme le retour brusque du deuil, de la séparation. Mes yeux sont mouillés. C'est comme si ma sensibilité avait été remise à vif et que se réanimait un quart de siècle de souvenirs, surtout les derniers.

Je retraverse le Tibre pour déjeuner dehors, à l'ombre de la canicule. C'est une trattoria sicilienne. Deux français, un jeune couple, s'installent à côté de moi. A la fin, la conversation s'engage. Ils habitent Strasbourg et ont fait ce matin la même démarche que moi. Le couple plus âgé qui est de l'autre côté et que j'avais cru d'origine allemande est autrichien, de Vienne. Le monsieur à travaillé plusieurs années à Bruxelles, comme fonctionnaire européen.

Malgré la chaleur, je décide de continuer mon périple vers le Transtevere, ce vieux quartier de Rome, très populaire. Je longe les bords du fleuve jusqu'aux vieilles rues qui me mènent à la Basilique Sainte Marie du Transtevere, dont j'avais gardé le souvenir. Joie de tomber sur un baptême célébré dans une chapelle à gauche du chœur. La communauté Sant'Egidio réside à côté. On me dit qu'il y a ici deux soirées de prière, organisées par elle, le 8 et le 30 de chaque mois. En fait, Jean-Paul II a confié la Basilique à la communauté qui, avec ses prêtres s'occupe de la paroisse et anime une prière permanente.

Il me faut retourner jusqu'à mon hôtel qui est quand même très loin dans la direction de la gare Termini. J'arriverai assez épuisé, mais content de ces retrouvailles romaines. A l'accueil, je retrouve Emile et Odile Poulat qui sont arrivés également la veille. Finalement, il semble bien que tous les invités pressentis pour le colloque seront là, à l'exception d'Alain Finkielkraut.

21 juin

Faut-il raconter cette journée d'hier ? J'hésite un peu, de peur d'être inférieur à la tâche. Elle fut si remplie de rencontres, de débats, d'exposés si divers mais aussi d'images quasi-féeriques. Rome est toujours plus belle et étonnante qu'on l'imagine... En bref, mon colloque avait lieu à la Grégorienne, cette université pontificale tenue par les Jésuites. En arrivant, je reconnais d'ailleurs un des professeurs en la personne de mon homonyme le père Marc Leclerc, déjà rencontré à Aix-en-Provence à l'occasion de deux colloques sur Maurice Blondel. Peut-être l'ai-je vu aussi à Namur en Belgique, il y a une quinzaine d'années. A l'occasion d'une conférence... Mais il y a bien d'autres figures familières, à commencer par le cardinal Poupard toujours aussi aimable et accueillant. Il m'interroge sur Paris. Je lui donne des nouvelles des pères Vandrisse et Bro. Lui, revient d'Amérique latine, du Brésil notamment, et il est un peu effaré par la campagne d'opinion menée par Léonardo Boff contre Benoît XVI. Mais il revit très fort les événements du mois d'avril dont les effets se poursuivent à Rome. L'ambassadeur Pierre Morel nous expliquera que le flot de visiteurs n'a pas tari depuis la mort de Jean-Paul II. Transports, hôtels sont pris d'assaut. Et les prix montent en conséquence, me précisera un membre de l'ambassade.

Je renonce pour le moment à esquisser une synthèse du colloque. Je note simplement que les résultats des référendums en France et aux Pays-Bas ont sonné le monde diplomatique et le monde intellectuel. La réflexion sur l'identité et la finalité de l'Europe s'en trouve stimulée.

Quant aux images ! A l'heure du déjeuner, nous partons vers le Vatican dont nous franchissons les grilles sans obstacles. Les jardins sont une pure merveille, mais nous n'avons pas fini de nous émerveiller. Reçus dans l'amphithéâtre de l'Académie pontificale des sciences, par le chancellier Mgr Sorando, nous entrons peu après dans la casina Pie IV. Les mots me viennent difficilement pour décrire un tel lieu !

22 juin

De retour à la maison, je puis compléter mon récit.

Le déjeuner à la casina Pie IV, dans son cadre enchanté, aurait pu être précédé, selon les vœux de Pierre Morel, d'une audience de Benoît XVI. Mais cela n'a pas été possible pour des raisons que j'ignore. J'aurais beaucoup aimé voir et saluer le Saint Père, mais je préfère qu'il s'économise dans le souci supérieur de sa mission. Nous aurons affaire à ses collaborateurs direct. Pas moins de quatre cardinaux : Poupard, Tauran, Silvestrini et Cotier. Nombre de responsables d'organismes pontificaux, comme Mgr Fitzgerald, président du secrétariat pour le dialogue inter-religieux.

Mais comme j'en suis aux images fortes, il me faut dire un mot de la réception au Quirinal, par le Président de la République Italienne, monsieur Ciampi. Splendeur de ce Quirinal auprès duquel notre Elysée ferait presque mesquin. Il est vrai que c'était la demeure des papes avant la prise de Rome par Garibaldi. Nos amis transalpins ont le sens du décorum. Où vont-ils chercher ces gigantesques gardes républicains, figés dans un impeccable garde-à-vous ? Le président Ciampi est une figure morale dans un pays qui ne va pas très bien. Pas très grand, visage fin de patricien, il respire la bienveillance. Après les discours, l'ambassadeur Morel lui présente tous les participants du colloque, tandis qu'on sert les rafraîchissements. La visite se termine par une promenade dans les jardins qui dominent la ville. Royaux. Discussion avec Jean-Luc Marion qui me parle de son livre qui vient de paraître au Cerf et que je retrouverai en rentrant. Et m'interroge sur mes propres projets.

Du Quirinal, nous sommes conduits jusqu'à la Villa Bonaparte, siège de l'ambassade de France auprès du Vatican, où Pierre Morel nous accueille pour le dîner. Ce n'est pas mal non plus ! Tout est bien réglé. Apéritif, dîner délicieux, café. Les contacts peuvent se diversifier. Blandine Kriegel ne m'avait pas reconnu, bien que persuadée de m'avoir déjà entendu ! Chargée de mission à l'Elysée elle représente ici Jacques Chirac qui a donné son patronage au colloque avec le Président Ciampi. Sa tâche de favoriser l'intégration des populations immigrées ne doit pas lui faire la vie facile tous les jours. Même ici, il y a des discussions vives à propos de la loi sur le voile. Blandine a inspiré cette loi que René Rémond conteste avec vigueur.

Bref contact avec le cardinal Jean-Louis Tauran que je n'avais jamais rencontré. Nous parlons du père Vandrisse et de Jean-Marie Guénois dont il a lu le livre. Parmi les heureuses rencontres de ces deux jours, je dois noter celle de Régis Burnet, que je connaissais par ses émissions sur KTO. J'ignorais qu'il était si proche de Régis Debray et qu'il était exégète de formation (thèse sur les épîtres de Saint Paul).

23 juin

Mon emploi du temps rend mon récit du séjour romain un peu haché. J'ai surtout retranscrit des impressions, des images. Sur le colloque lui-même, je me vois mal rédiger une synthèse, car, même si le sujet général était clairement énoncé, j'ai perçu une extrême variété de contenus dans les interventions qui émanaient de personnes aux intérêts déterminés par des disciplines hétérogènes. Il y aurait une étude à faire sur l'extrême proximité des Français avec les Italiens et réciproquement. Proximité dans la différence, l'une et l'autre perceptibles dans la traduction nécessaire y compris quand les Italiens s'expriment dans notre langue. Etonnants Italiens ! J'ai écouté, presque subjugué, l'exposé de Giuliano Amato, qui fut le second de Giscard comme vice-président de la Convention européenne. On l'appelle, paraît-il, dans son pays le docteur subtil, sans doute par comparaison avec Duns Scot. Je vois mal, en France, un politique se lancer ainsi dans un festival de références philosophiques et de remarques de fond judicieuses. Très loin de la langue de bois de nos parlements et de nos forums médiatiques.

Mais s'il faut caractériser l'unité de fond du colloque, c'est aux propos de Pierre Morel qu'il faut revenir. Etonnant ambassadeur dont l'exigence intellectuelle nous donne une haute idée de la tradition du Quai d'Orsay. Après Pekin et Moscou, la Villa Bonaparte semble correspondre à la plénitude de ses aptitudes (en attendant Washington ?). Il est persuadé que la crise européenne doit provoquer un approfondissement sur le thème : Europe, qui es-tu ? Et de saluer la mémoire de Paul Ricœur comme traducteur privilégié d'un héritage problématique, car bousculé par l'histoire et objet de querelles très âpres.

L'intervention de Zair Kedadouche apportait une confirmation de ces difficultés. Une mention explicite de l'héritage judéo-chrétien dans le traité constitutionnel lui serait apparu comme une exclusion de lui-même, en tant que musulman européen. Là, j'avoue que je tique très sérieusement. Tout d'abord, je vois mal pourquoi quiconque pourrait récuser la réalité d'un tel héritage, sauf à vouloir l'éradiquer ou l'interdire. Nous sommes dans l'ordre de l'agression symbolique grave qui dénie aux héritiers de se reconnaître dans leur héritage. Moi, je ne dénie pas aux musulmans le droit de vivre en France ou en Europe, en référence explicite à leurs valeurs religieuses. Mais le fait d'accéder à cet espace là, européen, implique au minimum le respect pour la culture bi-millénaire qui a forgé les consciences française et européenne. Imagine-t-on un Français s'installant au Maroc ou en Algérie qui jugerait discriminatoire la mention officielle de l'héritage de l'Islam ? Je ne dis pas cela par hostilité à l'égard de cet universitaire ouvert et courtois, qui eut, par ailleurs, le mérite de dénoncer le danger de la victimisation qui guette ceux qui veulent dénoncer la continuité de l'aliénation coloniale.

Mais une telle réaction était au demeurant complètement isolée. Il est apparu durant le colloque que les laïques étaient particulièrement pugnaces dans leur revendication de l'héritage judéo-chrétien, jusqu'à la petite fille de Benedetto Croce, rappelant que, pour le penseur italien, il n'était pas concevable de se définir autrement que de culture chrétienne. Mais une telle revendication ne s'oppose en rien à la liberté de conscience, voire à l'hospitalité à l'égard d'autres traditions. Ce n'était pas le moindre intérêt de ces échanges romains que l'insistance sur la liberté religieuse dont un des textes canoniques -pas seulement pour les catholiques- est la déclaration Dignitatis Humanae de Vatican II. La troisième séance du colloque avait ce titre suggestif : La religion de l'Europe, c'est la liberté religieuse.

Si des catholiques peuvent se reconnaître dans une telle formule, c'est donc que leur appartenance culturelle et confessionnelle (et plus encore ecclésiale et spirituelle) conforte plutôt que contredit la liberté de conscience. On sait à quel point le texte du Concile a été critiqué -jusqu'à être rejeté par les traditionalistes pour sa complicité prétendue avec le relativisme et l'indifférentisme. Jean-Luc Marion ne rejette pas sans examen sérieux cette perspective qui peut s'autoriser d'une théorie du christianisme comme sortie de la religion, celle de Marcel Gauchet. Mais aussi d'un catholicisme sceptique à la manière d'un Montaigne et d'un Pierre Charon, d'un protestantisme encore plus sceptique à la manière de Bayle. Ce serait donc la pente vers un Credo minimum. A l'inverse, Jean-Luc Marion établit avec rigueur que cette liberté revendiquée dans Dignitatis Humanae est la seule digne d'une foi authentique. Il le démontre d'un triple point de vue. Tout d'abord, l'Etat en garantissant une telle liberté garantit ce qui ne relève pas de lui, ce qu'il ne peut satisfaire. Ainsi cet Etat établit-il une auto-limitation de son champ d'exercice de l'autorité. Cela va à l'encontre des positions de Hobbes, et même de Spinoza, qui entendent mettre des limites à la liberté de conscience en vertu des prérogatives de l'Etat.

En second lieu, la liberté religieuse établit une garantie à l'égard des religions sociologiques et des sociétés qui donnent droit d'entrée et de sortie dans l'espace religieux. On pourrait contre cela proposer la figure du juif athée. Juif de naissance, mais libre de ne pas partager la foi de sa communauté. En ce sens, il y a aussi le refus d'une définition nationale du religieux, d'un certain prosélytisme. Ce peut-être la légitimation du pluralisme et l'affirmation d'une différence avec l'islam.

Troisièmement, c'est envers soi-même que la liberté religieuse permet d'établir une dimension non négociable. Celle qui ouvre au sujet le chemin de sa liberté inaliénable. Jean-Luc Marion reprend là-dessus la démarche de Saint Bernard. Ce qui me ramène à de précédents colloques ou il avait longuement réfléchi à ce que dit Bernard de la liberté et de son aliénation par le pêché.

Pierre Morel avait pu établir de son côté les progrès du droit européen en ce qui concerne la reconnaissance du statut social des religions. Par exemple, ce qui s'est réalisé en France, en février 2002, avec l'établissement d'un dialogue entre les autorités catholiques et les autorités politiques. Nous sommes en présence d'une espèce nouvelle de dialogue institué sans textes juridiques. Mais on peut dire aussi que c'est le résultat d'un siècle d'exercice de la loi de 1905, donc de cette loi à laquelle s'ajoute un siècle de jurisprudence. De même, le fameux article 52 du traité constitutionnel entendait consolider le droit de ce qui concerne les relations entre les religions et l'Etat.

Je retiens aussi de l'exposé d'Emile Poulat qu'en rejetant l'Eglise comme pouvoir, la Séparation la renforçait en tant qu'autorité morale et qu'ainsi l'absolue liberté de conscience dont parle la loi est en relation avec cette autorité morale établie dans l'espace de la conscience et non plus dans les rapports de pouvoirs.

24 juin

Que dire de ma propre intervention ? Je l'avais méditée quelque peu, depuis un certain temps. J'ai renoncé à partir de ma récente lecture de Rémi Brague, car cela aurait fait trop commentaire d'un livre. Je me suis décidé au dernier moment sur une brève réflexion concernant la crispation -qui peut tourner à l'aigre- entre les religieux et les laïques, les hommes de foi et les rationalistes. Je venais de terminer le petit ouvrage de Martine Gozlan intitulé Désir d'Islam chez Grasset et cela m'a poussé à analyser une nouvelle fois la méfiance atavique de certains laïques républicains face au religieux conçu comme un domaine d'aliénation épaisse, d'obscurantisme oppresseur.

Martine Gozlan n'a pas supporté que Nicolas Sarkozy dénie à la République toute finalité spirituelle. Dans son dialogue avec le père Philippe Verdin il martèle que ce sont les religions qui donnent l'espérance aux hommes et que la République n'a pas la compétence du bien et du mal. Sur ce point, je ferais d'ailleurs des réserves, car il n'est aucune institution qui puisse se passer d'un jugement moral. Mais le grief le plus virulent de notre journaliste à l'égard du ministre de l'intérieur concerne son abdication républicaine, c'est à dire son renoncement à la vertu libératrice des Lumières et de la raison. Je suis désolé d'être en désaccord avec mon excellente collègue, car j'ai beaucoup apprécié son livre, à l'exception de sa conclusion. J'y reviendrai.

Mais, à l'encontre du solide préjugé qui veut que la foi fasse de l'ombre à la raison, j'ai rappelé la distinction de Saint Thomas d'Aquin, si bien servi par Etienne Gilson, entre le revelatum et le revelabile, le revélé (ce qui relève de la Révélation) et le révélable qui dessine tout ce qui est disponible à la raison. Conclusion : ceux qui adhèrent à la Révélation ne perdent rien en raison, dont tout l'espace leur reste disponible. Voilà donc un terrain qui est commun à ceux qui croient au ciel et ceux qui n'y croient pas. Et ces derniers sont malvenus d'en revendiquer l'exclusif usage.

Donc discutons ensemble. Faisons "conversation", non dans l'espoir d'un facile consensus mais dans le but de résoudre nos problèmes communs. J'ai proposé comme recherche ce que Ratzinger et Habermas appellent les fondements pré-politiques du politique et dont je formule une autre version : tout est-il politique ? Tout est-il soumis à un consentement démocratique qui deviendrait juge exclusif du bien et du mal, ainsi que des fondements anthropologiques, des règles de filiation ? J'ai ajouté que le principe d'objection de conscience dans les démocraties plaidait en faveur de ce pré-politique, supérieur à la décision politique.

Voici donc pour mon intervention qui fut particulièrement synthétique. J'aurais pu choisir des perspectives plus ambitieuses. Il est vrai que je ne "sentais" pas complètement au départ la tournure qu'allait prendre le colloque et que le temps imparti -10 minutes- ne m'encourageait pas à être plus audacieux. A une question que m'a posée Emile Poulat sur le rôle de l'Etat dans l'éducation morale, j'ai répondu en prolongeant sur le rôle culturel de l'école. Je suis affligé par l'abandon, au lycée, de l'histoire de la littérature. Il n'était pas imaginable dans l'enseignement républicain d'antan qu'un élève de première vienne interroger son père à la veille du bac : Dis moi, papa, qui est Pascal ? L'affaire avait été longuement traitée en seconde, avec l'histoire de Port-Royal et un exposé sur les querelles théologiques concernant la grâce. Si la culture européenne a un sens, n'est-ce pas dans l'appropriation de ce patrimoine à la fois historique, littéraire et spirituel ?

Le petit livre de Martine Gozlan lu dans la nuit de Rome m'a fait songer très concrètement aux différences entre la sensibilité musulmane qu'elle analyse très bien et la sensibilité chrétienne telle qu'elle affleure dans cette ville admirable. Je ne dis pas que Rome représente exclusivement la sensibilité du christianisme. Sûrement pas, très loin de là, ne serait-ce qu'à cause de sa situation exceptionnelle. Mais je discerne en quoi la figure protectrice de la communauté absolue, la matrice, tout ce qui a séduit des gens comme Massignon, Lawrence, Guénon, est d'une essence presque à l'opposé de ce qu'est le génie catholique romain. Je ne me place pas sur le terrain directement doctrinal. J'en resterai presque à la poésie des lieux, au climat, à l'art, l'architecture, la peinture, à la piété populaire. J'en retiens la primauté de l'intimité sur la collectivité, l'extrême humanité dans la piété individuelle à l'opposé de l'impression de masse et d'uniformité de l'univers décrit par Martine Gozlan. Le vaste théâtre du Bernin n'est qu'un aspect de Rome et l'expression de la puissance pétrinienne -qui peut indisposer certains- est comme en équilibre avec la multiplicité disséminée dans les églises, chapelles, elles mêmes divisées en alvéoles, refuges de tous les saints dont la communion fait chœur autour du mystère christique central.

26 juin

Autre lecture de mon périple Paris-Rome, l'ouvrage de Xavier Walter consacré à ses relations avec Alain Peyrefitte. Personnage important de la cinquième République, un vrai gaulliste, d'une dimension intellectuelle incontestable. Je ne l'ai jamais rencontré, mais j'aurais pu et j'aurais dû. Par celle qui fut sa collaboratrice dévouée au Figaro et ailleurs, Arlette de La Loyère, j'ai su qu'il s'était intéressé à ma modeste personne par la lecture, je présume, de mes articles au Quotidien de Paris. Il m'avait adressé un mot très amical après qu'il ait lu en un week-end mon Portrait de monsieur Guitton

Il est intéressant d'approcher ainsi un personnage public grâce aux souvenirs et aux documents d'un proche qui a observé de près la méthode et la démarche Peyrefitte. Y-a-t-il tellement de politiques qui ont su s'entourer d'un tel état-major, non pas seulement stratégique, mais aussi intellectuel ? Ses choix étaient toujours judicieux. En dehors de Xavier Walter j'ai connu deux autres de ses collaborateurs, Philippe Moret et Christian Franchet d'Esperey, très doués l'un et l'autre. Rien à voir avec ce qu'on appelle des nègres, c'est à dire des mercenaires, appointés pour un travail d'exécution. Les trois que j'ai nommés étaient plus des amis et des collaborateurs, proches du ministre par communauté d'esprit et passion pour la recherche d'un projet.

Xavier Walter voyait dans l'auteur du Mal français un possible Premier Ministre et il avait raison. Je n'ai jamais relu cet essai brillant et contestable. Quand la Chine s'éveillera m'avait passionné, non sans que je ressente une gêne pour le côté maoïste de l'admiration d'A.P. à l'égard de la Chine. L'auteur était, certes, très loin de la rage idéologique du maoïsme occidental d'alors. Il n'en était pas moins admiratif de l'élan transformateur de la Chine dont Mao et les siens étaient les promoteurs.

27 juin

La conclusion du procès du père Lefort m'oblige à sortir de mon mutisme. J'ai rencontré ce prêtre il y a bien longtemps, probablement au début ou au milieu des années 80. C'était à radio Notre Dame dans une émission sur la drogue, me semble-t-il. Nous avions ensuite été dîner près de la Madeleine. Il avait un réel charisme et son côté baroudeur ne pouvait qu'impressionner. Il avait une connaissance précise des vagues d'immigration en provenance d'Afrique et des drames cachés de ce peuple migrant. Il était donc une figure d'Eglise, aventureuse, parfois héroïque... J'avoue que son arrestation m'a surpris et que j'ai douté des griefs de sa mise en examen. Il y avait bien un paradoxe dans cette accusation pour pédophilie de la part de quelqu'un qui s'était sérieusement engagé contre ce fléau. Il n'y avait pas si longtemps que dans un document de France 3, il avait expliqué comment s'organisaient les réseaux d'exploitation sexuelle des jeunes africains. Je me souviens d'autant plus de ce film qu'un de mes amis était à son origine et s'était félicité devant moi du pavé dans la mare ainsi lancé.

Avec les témoignages des jeunes Sénégalais au procès de François Lefort, on tombe de haut, et le déroulé des audiences constituait une épreuve souvent peu soutenable. D'évidence le meilleur des héros peut sombrer au point de contredire et d'abolir le meilleur de lui-même. Pour autant, il n'est pas un monstre, même si la considération de ses fautes lui est insupportable, qu'il les nie, et par une étrange impulsion se réfugie derrière son sacerdoce pour protéger son image de la souillure de sa responsabilité.

Je ne reviendrai pas aujourd'hui sur la campagne intéressée contre la pédophilie soi-disant propre aux prêtres. Je nie fermement cette notion, en ayant toutefois conscience du drame personnel et de ses conséquences sociales et ecclésiales. Reconnaissons que dans le cas, elle n'a que peu joué comme ce fut le cas dans d'autres affaires. Les journalistes ont plutôt paru fascinés par le contraste du héros et de l'homme déchu, même s'ils ont été agacés par les débordements du fan club. Un fan club un peu vite jugé, car si François Lefort avait une réelle aura auprès de beaucoup d'admirateurs, ceux-ci étaient souvent engagés dans les entreprises humanitaires où ils l'avaient vu à l'œuvre. Au bout du compte, avec un drame comme celui-là, on est confronté à la commune fragilité humaine. Avec l'idée salvatrice que nous ne nous réduisons pas à nos fautes les plus insupportables, parce que Dieu est plus grand que notre cœur. Mais, comme le dit le psalmiste, la faute n'en est pas moins là sans relâche.

Et les victimes ? Elles sont appelées sans-doute à un héroïsme au delà de la stigmatisation judiciaire de leur agresseur qui ne saurait suffire à leur libération intérieure et à leur retour à la vie.

J'ai reçu une lettre d'Anne Marcel qui me demande de reproduire dans le bulletin des amis de Gabriel Marcel un de mes articles sur Paul Ricœur. J'en suis très touché, Paul Ricœur ayant été très longtemps le président d'honneur de l'association. Ma conviction est que la pensée de Gabriel Marcel est au cœur de celle de Paul Ricœur, comme une source jamais tarie. Comment expliquer cela ? Je l'ai dit déjà ici ou là, mais je voudrais le reformuler simplement. Ce qu'il y a d'irréductible chez Ricœur en ce qui concerne le mystère humain, son caractère inaliénable, le mystère de la liberté, l'épaisseur ontologique des actes volontaires en tension avec le bien et le mal, la supériorité du langage sur les conditions d'élocutions, tout cela il le tient de Gabriel Marcel. Non pas qu'il aurait ignoré forcément tout cela sans l'auteur d'Etre et Avoir. Mais il se trouve que c'est lui qui le lui a appris d'une façon telle qu'il n'a jamais pu l'oublier.